« Et la pisse mouille… »

Suite à « Les Mouches Tachent »

-Les Mouches et la puanteur !

Les Mouches et la puant …? Furent les seuls mots que prononça Darhn, lorsque le dernier Bouzgnards quitta la salle du conseil. A peine quelques mots, vraiment vexant, à la question posée par Yenluk :

-Alors ? Z’en pensez quoi ?

Les Mouches et la puant …? Mais ? Yenluk, écartant d’un geste de la main la danse de quelques insectes volants, marmonna un :

-Mais, je parlais de ma communauté. Heu, des braves gens de Bapome … Bin, de chez moi, quoi ?

Darhn ne répondit pas, il ouvrait la seule porte de la salle du conseil, autre que celle de la sortie. Yenluk tourna son interrogation, vers Zargol, fameux compagnon du Géant, qui souriait à pleines dents devant le regard dépité de leur hôte. Celui-ci haussa les épaules et posa son sac dans un coin de la salle.

Venant de l’autre pièce qui servait à Yenluk de bureau, Darhn répondit d’une voix grave :

– Wouai, ça aussi… Mais, je parlais de la quantité étrange de mouches et de la puanteur qui les accompagne. Hum ! Je prends cette pièce pour la nuit.

La porte déjà branlante, sursauta sur ses gongs en même temps que Yenluk, lorsque Darhn mit un terme à la conversation dans un claquement de porte fracassant. Chaque jours passés en compagnie du héro, renforçait sa dévotion, lui rendait de l’espoir mais il ne comprenait pas les changements d’humeurs du Géant. Il sortit de ses pensées et revint vers Zargol qui avait installé sa couche et commençait à déballer ses ustensiles de cuisine proche du poêle à Pierres Noires. L’hom souriait, mais son regard était sombre, lorsqu’il prononça :

-Ne cherche pas, regarde autour de toi. N’as tu rien remarqué ? Ne trouves-tu pas étrange, qu’il y ait autant de mouches. Ne sens-tu la puanteur nauséeuse et poisseuse ?

Yenluk ne répondit pas, laissant ses yeux parcourir la pièce. Simple cabane, faite de bric-à-brac, qui avait pour mérite d’être la plus grande et d’être bien placée au centre de la communauté de Bapome. La salle du conseil possédait une grande table faite en bois et quelques chaises, aussi en bois. Dans un coin de la salle, proche de l’entrée, le prédécesseur de Yenluk, avait installé un petit comptoir qui servait de bistrot pour les Muto’s, dont il avait la responsabilité. Le poêle à Pierres Noires, accueillant par temps froid, imposant, trônait au centre de la pièce, avec sa caisse de recharge à ses côtés, s’adossait maladroitement sur le mur du fond. Rien de plus n’encombrait le lieu, tous (sur)vivait avec peu dans la région des Cueilleurs de Pierres Noirs, le Gouffre de Lil’… Yenluk ne comprenait pas ce que Zargol voulait dire. Il voyait bien les mouches, mais elles avaient toujours étés, de mémoire de survivant plus où moins présentes ici.

Ne voulant rompre le silence, Yenluk regardait Zargol préparer un ragout de Gro’Dogs sur le poêle à Pierres Noires, avec la viande prélevée pendant le voyage du retour. Une bonne odeur de grillade emplie doucement les narines de Yenluk et la salle du conseil. Il tira une chaise et s’installa proche de la source de chaleur, non loin de Zargol et du futur repas fort appétissant.

Le fil de ses pensées accompagné des senteurs d’épices rajoutées par Zargol dans son plat, ramenèrent Yenluk sur ses dernières péripéties vécues ces quelques cycles. Il ne s’était pas rendu compte du courage qu’il avait mis dans sa quête du Géant Darhn, futur sauveur de sa communauté.

Son voyage vers Aris avait, somme toute été assez calme. Il avait évité tout contact avec le danger par la fuite ou le camouflage. La peur était parfois un bon moteur et comme tout bon moteur, il y a des fuites. Yenluk n’avait pas honte de s’uriner dessus, si ça pouvait lui sauver la vie, il n’hésitait pas et n’hésiterait pas se pisser dessus par peur et par principe. Le retour à la maison, quant à lui, c’était passé comme dans un rêve, la simple présence de son héros et de cet étrange bonhomme, compagnon et narrateur du grand Darhn, avait fait qu’il n’avait ressenti à aucun moment le moindre danger, même pendant l’attaque des Carniv, qui ne sont pas des ennemis à prendre à la légère. Yenluk était fasciné par le Géant, les contes et légendes colportés de par le monde et par les gens de passage, avaient égaillé de nombreuses soirées passées dans son trou perdu. Avant de partir chercher de l’aide auprès du Géant, Yenluk n’avait guère voyagé en dehors de la communauté. Il n’était pas assez courageux pour aller au-delà du premier champ, sauf raison vitale. Mais il s’ennuyait avec ses Muto’s, beaucoup étaient devenus ses amis, même sa meuf avec son troisième œil avait un côté attachant. Non pas que la compagnie des Bouzgnards difformes était insupportable, mais il avait soif d’aventures, de vraies aventures. Oui, il était égoïste, oui, il était menteur et voleur, Il profitait de son statut de chef et membre du conseil pour supporter, un peu mieux, la survie quotidienne. Le mal qui rongeait la région arriva presque pour son bonheur, à un moment où il était sans espoir, dans une mélancolie affligeante. Devant son incapacité à régler le problème des disparus de Bapome, il fut décidé que la situation demandait l’aide de quelqu’un d’extérieur et Darhn avait une telle renommée qu’il était évidant pour un peureux mais heureux Yenluk de partir à sa recherche.

Les quelques cycles à suivre les deux héros sur le chemin du retour, lui avait rendu le peu d’espoir qu’il lui restait. Pour la dignité des quelques Muto’s, pleins d’espoir qu’ils avaient le droit d’attendre de la survie et de son retour. Ce voyage avait été fait pour lui, Yenluk chef d’une bandes d’idiots Muto’s, Cueilleurs de Pierres Noires mais ses Muto’s et il ferait tout pour apporter sa maigre contribution à la libération du mal qui touchait la petite communauté de Bapome et pour le bien de tous. Il se promit intérieurement de tenir sa promesse.

La faim et un petit essaim de mouches ramenèrent Yenluk dans la grande salle du conseil. La nuit était tombée depuis peu, et les hurlements lointains d’une meute de Gro’Dogs en chasse étaient le seul son troublant la semi-quiétude nocturne. Il sursauta lorsqu’il remarqua la présence de Darhn, assis au sol, de l’autre côté du feu. Zargol était à sa droite et lui tendait une écuelle fumante et très appétissante.

-Mange. Lui dit l’Hom assis à même le sol de terre dans une espèce de grande toge en laine grise, lui couvrant le corps de la tête aux pieds qui étaient nus. Le grand manteau de fourrure, ainsi que l’armure de cuir étaient posés avec grand respect sur la table du conseil. Ainsi vêtu, dans une tenue incongrue, Zargol déposa l’écuelle sur les genoux de son hôte et retourna le nez dans sa propre pitance.

-Heu ! Cette histoire…Heu de mouches ? Comment dire ? murmura timidement Yenluk en direction de Darhn.

-Vous comprenez ? Ici il y a toujours eus des mouches et désolé pour l’odeur mais l’eau est une denrée rare, donc … Heu ! Pour les mouches ? Je ne voudrais pas vous…Vous comprenez … Il se gratta la moustache naissante, dans l’attente d’une réponse à sa question. Il n’obtint qu’un geste de main du Grand Darhn, lui signifiant de continuer.

-Bin je ne voudrais pas manquer de respect au Grand Darhn, ni à son fidele compagnon. J’veux dire Maistre Zargol, grand Narrateur. Héros d’un monde hostile, apportant espoir et bonheur sur leur route. Donc sans manquer à votre grandeur. Qu’y a-t-il d’étrange dans les mouches et la puanteur environnante ? Pardonnez mon ignorance et avec tout le respect que je vous dois, je ne comprends pas le rapport avec…heu…heu ?

Zargol et Darhn éclatèrent d’un rire si sincère et si gras, qu’ils mirent fin aux hurlements lointains de la meute en chasse. Yenluk cessa de discourir et compris l’hilarité contagieuse des deux compagnons. L’immense stature du Géant était encore secouée par son rire gras quant il lança par-dessus le poêle, une outre remplie que Yenluk reçu dans les bras, riant de son propre discourt absurde. Les larmes coulaient de joie et précédèrent celles qu’il versa après avoir bu de l’immonde tord boyaux contenu dans l’outre de peau. La toux occasionnée par son étranglement et par le liquide ainsi recraché, accompagnèrent les rires gras qui résonnaient dans la nuit.

Le bourdonnement des mouches réveilla Yenluk. Il grommela en ouvrant les yeux collés par la cuite du soir. Il mit plusieurs minutes avant de s’apercevoir de la place vide à ses côtés. Sa Meuf, qui avait disparue en son absence ne lui manquait pas vraiment. Il est très difficile de s’attacher à quelqu’un d’autre que soi-même, dans un monde où chacun survit difficilement. Il grogna de plus belle et sortie de sa couchette dans la fraicheur matinale. Urinant dans son seau, il repensa à la nuit dernière et se remémora la soirée sans manque de boisson alcoolisée et du manque de réponses à ses questions. Un mal de crane témoignant des faits allait accompagner Yenluk pendant plusieurs cycles solaire, il en était certain et cela le mettait en rogne.

D’un geste de la main, il écarta les mouches qui voletaient dans la modeste pièce qui lui servait de chambre. Habillé, la moustache naissante coiffée, Yenluk se dirigea, d’un pas décidé, vers le nouveau monde extérieur qui serait le sien. Lorsqu’il sortit de sa cabane, il trouva quelques paniers de nourriture, cadeaux de deuil et de remerciements. Il prit la direction de la salle commune où il se rappelait avoir laissée les deux héros.

Sur le chemin, les Bouzgnards le saluaient, lui serraient les mains. Il croisa toute sorte de regard, des suppliants, des envieux, reconnaissant, larmoyant à deux yeux, à trois, etc… Yenluk en oublia presque sa peine, de la perte de sa compagne. Il écarta gentiment ses admirateurs et fut prêt à rejoindre ses héros. Un souffle apaisant couvrait l’amas de tôles qui servaient d’habitations, légèrement perturbé par le bourdonnement des mouches. La population difforme, des Muto’s survivant dans l’enfer du Gouffre de Lil, avait repris leurs taches et semblait heureux de la présence de Darhn et son compagnon. Yenluk était heureux, les gens étaient heureux. Tout allait s’arranger.

Yenluk entra dans la salle du conseil et se trouva nez à nez avec Zargol, rhabillé de son armure et de son long manteau. Zargol semblait sur le départ. Il indiqua derrière lui d’un signe de pouce la salle et dit, avec son eternel sourire :

-Ho, s’lut Yen’ ! J’ai rangé un peu. Darhn est parti dans la nuit. Pas de questions et non je ne sais pas pour quand est son retour. Maintenant si tu permets, je vais renouveler le génome de cet endroit pathétique. Et il planta ainsi Yenluk, de stupéfaction et dans l’ignorance la plus totale.

Pendant trois cycles complets, il attendit le retour du héro et la fin des réjouissances de Zargol et ne put que constater une autre disparition. Au troisième cycle, un jeune Muto du nom de Gry, était partit cueillir quelques Pierres Noires pour chauffer son modeste abri, dans un endroit un peu plus éloigné et n’était pas rentré à la tombée de la nuit. Accompagné de quelques-uns des plus courageux de ses administrés, Yenluk entreprit les recherches sur les lieux de la disparition mais ne trouva aucun corps, hormis quelques gouttes de sang et les ustensiles du pauvre bougre, aucune trace du jeune Mek. Le silence et les vagues silhouettes de Pierres Noires, figées dans un dernier cri jusqu’à récolte, rendaient encore plus glauque l’endroit où disparu à jamais, Gry le cueilleur.

Les mots prononcés lors de leur arrivée par le Géant Darhn et son acolyte, résonnèrent de nouveau dans son cerveau apeuré.

-Les Mouches et la puanteur….

Un frisson malfaisant chatouillait la nuque de Yenluk. Devant les têtes de sa petite troupe, aussi pleines de couardises que lui, il précipita le retour vers l’abri sommaire de tôles qui était leur foyer.

Darhn l’attendait devant la salle du conseil, sa haute silhouette était couverte de boue. Il buvait de grandes goulées du liquide assassin au goulot de l’outre meurtrière. Yenluk frémit de bonheur, à la présence du Géant et de dégoût, au souvenir de l’ivresse violente occasionnée par ledit breuvage.

Yenluk n’eu pas le temps de dire quoi que se soit. Il fut accueillit par un Darhn, toujours aussi peu bavard, mais exprimant d’un grognement, une série d’ordres rudes et autoritaires :

-S’lut Yen. Tu viens avec moi. Prend de l’équipement pour plusieurs cycles et retrouve-moi en dehors du village. Direction le levé du soleil à environ un demi-cycle de marche. Bouge ton cul, c’est maintenant.

L’aube approchait. Yenluk, enfoncé dans son trou fangeux, sous un tapis de feuilles mortes, leva légèrement la tête afin d’apercevoir la lisière de la Forêt Sombre. Depuis deux cycles solaires, lui et le grand Darhn étaient cachés, enfoncés jusqu’aux oreilles dans le sol boueux d’un champ de Racines Bleues à quelques Brasses de la communauté. Une brume violacée, due au gaz relâché à maturités par les Racines Bleues, gourmandises appréciées par tous les Rêveurs Éveilles pour leur effet euphorisant, nappait la scène d’une angoisse malsaine qui rongeait les tripes de Yenluk.

Il n’avait pas compris pourquoi le Géant avait voulu qu’il l’accompagne. Lui, qui n’était qu’un simple Bouzgnard, un peu plus débrouillard que les autres, c’est vrai, mais un Bouzgnard quand même. Ni héroïque, ni valeureux encore moins courageux, il ne comprenait pas pourquoi lui alors que le compagnon, Zargol, était resté au village.

Héroïsme, courage, ces valeurs faisaient que la survie dans le monde sadiquement offert par les Anciens, étaient plus que vitales, au-delà de se nourrir, au-delà de survivre. Bref, Yenluk en était loin du compte.

Le sol glacé de son trou devenait inconfortable. Darhn lui avait fait creuser deux trous dans le sol durcit par le froid et depuis, ils attendaient un « je ne sais quoi » qui accablait Yenluk. Ils étaient sur le qui-vive, interdiction de bouger où de sortir. Ni feu, ni conversation. Seulement le silence torturé de la faune et de la flore environnante. Confiné dans son trou, l’odeur de sa propre urine commençait à le déranger et il voulait de l’action. L’ennui et le manque d’échange avec son héro, pourtant si proche, le rendait dingue et nerveux.

Yenluk bougea sur lui-même et murmura doucement :

-M’sieur Darhn ? Hum ! M’sieur Darhrnnn ?

Sur le moment, Yenluk ne reconnut pas les grognements qui lui parvenaient comme toute réponse venant du Géant. Darhn devait se trouver plus sur sa droite et les grognements semblaient venir de la lisière de la forêt. Moyennement courageux, il retenta un :

-Heu ? Darhn ? Es-ce que …

Le craquement d’une branche résonna devant lui dans la nuit, comme un os sous les crocs acérés d’une bestiole affamée. Une autre série de grognements se firent entendre.

Lorsque Darhn, penché au dessus du trou de Yenluk, chuchota un :

-Chut, Ferme là ! Le ballonnement intestinal occasionné par l’attente et l’angoisse échappa à Yenluk, dans un prout à l’acoustique tranchant avec le silence environnant. Il sortit la tête de son trou boueux et malodorant, sous le regard furibond de son héro qui lui intimait la plus grande prudence.

Dans la lumière de la nuit, se détachaient plusieurs formes vaguement Y’umaine. De son creux, la brume violacée masquait le champ de vision de Yenluk. Il attrapa l’énorme avant-bras tendu par Darhn et s’en extirpa douloureusement. Les articulations coincées par la position et le froid, le firent gémir en retrouvant leur flexibilité naturelle.

Darhn qui le dépassait de trois bonnes têtes, pointa du doigt la lisière de la Forêt Sombre et lui intima de le suivre en toute discrétion vers le côté opposé du champ de Racines Bleues, dans un bosquet de buisson épineux. Penché en avant, courbaturé, écorché, glacé, terrorisé, Yenluk se tenait au côté de Darhn et observait les cinq silhouettes qui déambulaient doucement au travers du champ aux vapeurs euphorisantes. Au centre du groupe se tenait un Gro’dog, tout aussi étrange de le voir parmi ses proies favorites. Les formes obscures ne semblaient ni agressive ni à leur recherche, elles avançaient sans but réel.

Perçant le plafond gris et nuageux du paysage nocturne, un rayon de lune éclaira un fugace instant, la scène et le groupe de créatures. Yenluk étudia le visage de Darhn, marqué par une survie quotidienne, et ne constata aucun signe d’inquiétude dans les traits du Géant. Celui-ci avait même allumé son cigare de Canah et soufflait la fumée par le nez, comme un Buffle Sauvage prêt à charger. Rassuré, il se pencha un peu plus au-dessus d’une branche épineuse et fronça les yeux, comme pour mieux voir. Quel idiot, pensa t’il en se rendant compte qu’il faisait nuit et que le peu de clarté venait d’une lune blessée par les impacts impitoyables laissés par les Anciens, qui avait du mal à déchirer les nuages graisseux.

Son attention fut attirée par l’une des formes Y’umaine qui ce tenait à seulement quelques pas de leur cachette broussailleuse. Elle lui rappela sommairement quelqu’un. Il pensait à Jolanda, sa Meuf disparue, mais ce n’était pas possible. L’ombre se déplaçait lentement parmi les autres ombres au milieu des Racines Bleues. Quelque chose clochait dans leurs silhouettes en ombres chinoises, comme s’il y avait une vie sous leurs vêtements. Leur corps gigotait étrangement nimbé dans leurs gémissements rauques.

Dans un nuage de fumée épaisse, Darhn prononça calmement :

-Rah ! Les Mouches et la puanteur !

Yenluk n’avait remarqué ni les mouches ni l’odeur, mais le rappel piquant que lui fit Darhn, mit en évidence ce qui chiffonnait Yenluk depuis l’arrivée des cinq créatures. Un nuage de petites mouches volant dans un bourdonnement lancinant entouraient les cinq disparus. Darhn jaillit brusquement du buisson épineux, dans un cri de rage et brandissant sa hache aussi célèbre que sézig, la tranchante Géraldine. Caché dans son buisson, la chaleur agréable qui coulait entre les jambes de Yenluk ne l’indisposa aucunement. Il vivait encore une fois, un miracle. Darhn dansait plus qu’il ne combattait, tranchant de-ci de –là, les ombres des anciens compatriotes de Yenluk tombaient en morceau, s’éparpillant dans un nuage de mouches. Le combat sembla durer une éternité, alors qu’en faite, il fut expédié par Darhn en moins de cinq minutes.

Le pathétique soleil matinal pointait le bout de ses rayons sur le champ de bataille où gisaient les différentes parties de cadavres des cinq Zombis sur le sol spongieux. Aussitôt les mouches comme dirigées par une volonté propre, formèrent un gros essaim compact et prirent la direction de la Forêt Sombre.

Yenluk les regarda s’éloigner avec un frisson de terreur. Il lança un regard sur Darhn, lequel était penché au-dessus de l’enveloppe vide, tel un costum’d’édgar qui avait été le corps de Jolanda. Il ne restait que quelques morceaux de chair encore accrochés à l’intérieur sur la peau et les os mais, il manquait tout les organes. Yenluk fut horrifié lorsqu’il reconnu les membres disparus de sa communauté, sa Meuf Jolanda, Gry le cueilleur, le jeune Michla et deux autres Muto’s dont il ne se souvenait pas du nom. Il bafouilla tout tremblant :

-Mais, mais c’est quoi ces trucs ?

Darhn gronda. Il ralluma son cigare et jeta un regard sombre vers la forêt.

-Viens ! On rentre. Dit-il à Yenluk.

Le retour au village se fit dans le plus grand des silences. Darhn réfléchissait et Yenluk cauchemardait. Ils retrouvèrent Zargol, tout sourire aux lèvres, au milieu d’une discussion entre deux jeunes Meuf’s de la communauté.

La conversation était animée, par les cris hystériques de l’une d’entre elles, qui reprochait aux autres d’avoir passées plus de temps en compagnie de Maistre Zargol. Yenluk reconnu la farouche Ginah, forte par la corpulence, forte par le caractère et puissante dans la voix, elle n’accordait ses faveurs que très rarement et pas à n’importe qui. Cela avait été un léger problème de par le temps, lorsque la coutume voulait que les étrangers de passage, renouvellent le génome de la communauté et que sa double paire de seins, attisait le désir de tout Hom normalement constitué, où non ! Ginah faisait face à sa rivale en la personne de Moche la …Bin la Moche, une Muto’s courte sur pattes avec une peau grise et des cheveux clairsemés, qui avait beaucoup plus de mal à servir au génome du village. Moche avait l’avantage de connaitre les plantes soignantes et était assez rigolote pour rester au sein de la communauté.

Sachant toute l’attention qui lui était portée, Zargol quitta, un arc de cercle joyeusement dessiné sur les lèvres, les deux mégères avant qu’elles n’en arrivent aux mains. Il s’avança dans leur direction, prêt à conter ses exploits amoureux. Il perdit le sourire en voyant l’air sombre qui embaumait de son puissant ami. Darhn se rendit directement dans la salle commune, suivit de peu par Yenluk et Zargol.

-Arf ! Les Mouches et la puanteur… Grommelait-il à lui-même une fois à l’intérieur.

Zargol s’assit en bout de table et interrogea Yenluk du regard. Celui-ci trembla en repensant à ce qu’ils avaient vus dans le champ de Racines Bleues et ce n’était en rien, euphorisant ! L’Hom retenait, inconsciemment, sa respiration et cherchant ses mots, dit :

-Des Zombis ! Des Zombis, des putains de Zombis remplis à ras bord de putains de Mouches. Yenluk, passant sur les litres de pisse déversés sur ses jambes, raconta en détail les événements passés au cours de son aventure en compagnie du Géant, du héro, Darhn le magnifique. Écoutant attentivement le récit, le visage de Zargol s’assombrissait de plus en plus. Il jetait des regards inquiets vers Darhn farfouillant dans son barda à la recherche d’un quelconque objet mystérieux pour Yenluk.

La cinquantaine de Bouzgnards réunit sur la place centrale de la petite communauté, devant la salle du conseil, écoutait attentivement Yenluk, donner des instructions afin de combattre les Mouches. Selon les directives de Zargol, ils devaient dresser de grand tas d’Herbes poisseuses, plante malodorante que l’on trouvait auprès des tombes et charniers et y mettre le feu. Leur pouvoir nauséabond pouvait chasser le plus affamé des prédateurs, alors des mouches. Darhn avait encore disparu. Yenluk ne l’avait plus vu depuis la veille, lors de leur rapatriement au village. Il s’interrogea un instant sur l’absence du visage de Ginah La Farouche parmi la foule. Zargol se tenait prêt de lui et soufflait de temps à autre, des phrases choc permettant de motiver l’assistance.

Les feux nauséabonds brûlaient depuis la veille, alimentés par quelques courageux montants une garde nocturne, chassant les nombreux insectes qui pullulaient dans l’amas de maisons de Bapome. Yenluk avait passé la nuit en compagnie de Moche pour oublier l’absence et le triste sort subit par Jolanda.

Au matin, l’esprit empli d’amertume, Yenluk sortit rejoindre ses sauveurs à l’orée du village. Il savait qu’ils allaient risquer leur vie. Il n’avait aucune idée de ce qui les attentait mais avait une confiance aveugle en la puissance de Darhn. Ils prirent le chemin menant vers la Forêt Sombre sous les vivats des Muto’s et les regards langoureux des nombreuses Meuf’s de la communauté.

Au troisième cycle, ils entrèrent dans la Forêt Sombre, non loin de la bataille antérieure. Étrangement, les restes des Zombis vides, traînaient encore au milieu du champ dans les vapeurs des Racines Bleues. Comme si les charognards avaient évités l’endroit et l’occasion de faire un repas sans risque. La Forêt Sombre portait bien son nom, comme tant d’autres lieux dangereux, pour ce qui était des noms à consonance terrible, les gens étaient pragmatiques. Il est toujours plus parlant, de donner un nom simple et direct pour désigner une zone, et d’y décrire les dangers que l’on allait surement devoir affronter que de sortir des noms fleuris sans aucun rapport. Question de survie !

Les conséquences de leur intrusion au cœur de la forêt, seulement troublées par le bourdonnement des essaims de mouches qui les assaillaient sans relâche, furent une difficulté à suivre un chemin hypothétique et une irritabilité exacerbée. Darhn avançait en tête du cortège, slalomant entre les arbres tordus, taillant à la hache les plus entravant. Yenluk suivait, serrant inutilement dans ses mains, le gourdin que lui avait donné son héro. Zargol fermait la marche, agitant autour de lui un brasero qui diffusait l’odeur poisseuse des Herbes, ostracisant à l’écart les indésirables volants. La nuit tombait dans la Forêt Sombre, avec autant de célérité que la charge d’un Néléphan gagné par la panique.

Yenluk n’avait dit que peu de mots au cours du voyage, même le bavard Zargol semblait avoir tari le flot de ses histoires. L’attitude sombre et silencieuse du Géant, inquiétait plus qu’elle ne rassurait Yenluk. Le premier bivouac au cœur de la Forêt Sombre avait été souligné par un manque de sommeil. Les rares instants passés à dormir étaient interrompus par d’horribles cauchemars et le bourdonnement insupportable des essaims d’insectes.

Au milieu du deuxième cycle, ils n’avaient avancé que de quelques centaines de Brasses, tant la flore enchevêtrée s’avérait récalcitrante à faciliter leur avancée. La Forêt Sombre était vide de toute faune, laissant un silence mortel flotter autour d’eux. Pourtant la vie devait avoir festoyée en ces lieux, au vu des nombreux ossements qui avaient craqué sous leurs bottes tout du long de leur trajet.

Soudain, brisant le silence oppressant et venant d’après le sommet d’un gros monticule de terre, un orchestre de râles, de grognements et de bourdonnements firent tressaillir Yenluk, jusque dans son fondement. Darhn stoppa immédiatement sur place et jeta un regard dans la direction d’où se faisait entendre l’horrible évidence. Les Mouches et les Zombis arrivaient droit sur les trois intrus. Caché derrière un arbre dénudé, la goutte coupable laissant une autre petite tache dans ses chausses, Yenluk regardait Darhn et Zargol qui rampaient vers le sommet de la butte. Le temps ralenti, comme la respiration du couard qui ne fut sauvé de l’asphyxie, que par le geste de la main de Zargol, lui intimant de les rejoindre au plus vite et surtout sans le moindre bruit.

La clairière faiblement éclairée par les rayons solaire arrivant à percer le toit feuillu des arbres, grouillait de vie. Enfin pas vraiment de vie comme on l’entend d’habitude mais plutôt elle grouillait d’une vingtaine de Zombis de toute sorte qui se balançaient sur place dans une danse monotone sur une musique jouée par les millions d’ailes des trop nombreuses mouches réunies dans un monstrueux nuage dévoreur de chairs. Yenluk reconnu un pauvre habitant disparu parmi d’autres Y’mains, venant probablement d’autres communautés et de quelques bestioles plus où moins hostiles qui formait le troupeau macabre. Un trou béant, large comme un Buffle sauvage, ouvrait sa gueule morbide sur les profondeurs de la terre. Le spectacle était saisissant et horriblement cauchemardesque pour les trois Hom’s.

Darhn se redressa de toute sa stature, il alluma un cigare de Canah, souffla la fumée en direction de la multitude. Yenluk y vit une image mystique que rien ne pourrait enlever de sa mémoire. La légende ne disait pas la vérité sur le Géant. Darhn était bien en dessus des histoires colportées de par le monde. Un mouvement secoua toutes les créatures. Les enveloppes charnelles utilisées par les mouches afin de posséder un semblant de forme Y’umaine, se tournèrent d’un bloc coordonné vers le Géant. Elles se mirent en marche dans leur direction, ce qui faisait grave flipper Yenluk et pisser dans son froc de peur aussi. Zargol, quand à lui semblait serein, ayant entière confiance en son ami. Les sacs de mouches animés de mauvaises intentions se trouvaient maintenant à quelques dizaines de pas de leur groupe de survivants.

Darhn ne bronchait pas, il tenait dans sa main gauche, une Géraldine impatiente de verser le sang et dans sa main droite, ce qui ressemblait à deux gros œufs métalliques. L’essaim avançait inexorablement vers ses nouvelles victimes potentielles. Darhn mordit dans les œufs et dans un klang métallique fit sauter deux languettes qui tombèrent à ses pieds. Zargol montra l’exemple en se couchant contre le sol de la Forêt Sombre. Darhn lança négligemment les deux œufs au milieu de la horde bourdonnante. Ils rebondirent plusieurs fois avant de s’arrêter dans un léger roulement. Yenluk fusionné avec le sol attendait. Il releva la tête par curiosité et ne compris pas immédiatement l’énorme souffle de feu qui lui balaya le visage, suivit du déchirement de tonnerre qui lui fit saigner les oreilles. Les bourdonnements ne venaient pas des insectes mais de l’intérieur de son crane. La poussière projetée par l’explosion lui brûlait les yeux et dans un flot ininterrompu de larmes, il se redressa. Debout au côté du héro, Yenluk contemplait ce qui restait de la horde bourdonnante. Les corps des différents Zombis brûlaient sur place, dans un cercle de feu aussi large que la zone couverte à la base par les créatures mangeuses de chairs. Rien ne vivait encore, l’odeur de grillade perdait de sa saveur lorsqu’on connaissait la provenance de la viande. Yenluk faillit vomir, il ravala sa bile mais ne pu contenir la goutte acre qui tachait ses sous-vêtements devant un tel spectacle horrifiant. Zargol posa une main rassurante sur l’épaule tremblante de Yenluk dans un moment où il en avait le plus besoin.

La majestueuse silhouette du Géant surplombait Yenluk et sa couardise. Il n’avait pas bougé, tirant toujours sur son cigare, les yeux braqués sur le trou béant d’où s’échappait une fumée noire. Le crépitement des mouches craquant sous l’effet de la chaleur occasionnée par l’explosion des deux œufs métalliques balancés pour déclencher un enfer de flammes, agaçait les oreilles de Yenluk. Un bourdonnement, bien plus fort que le précédant, résonna entre les claquements des os brûlés. Une mouche difforme, mélange d’insecte et de Y’main, grosse comme un Gro’dog, s’extirpa lentement du trou et voleta faiblement au dessus de son nid souterrain.

Zargol poussa un soupir de surprise et Yenluk laissa échapper un pet dérangeant de frayeur. Darhn écrasa, sous sa lourde botte coquée, le mégot de son cigare euphorisant. Il balança d’un geste brusque et précis, sa compagne fidele en direction de la chose fumante. Yenluk voyait au ralenti, les arcs de cercles formés par le vol gracieux de Géraldine qui vint se planter dans l’arbre le plus proche, non sans avoir au préalable, tranché en deux morceaux agonisants séparément, la bestiole ailée responsable de tous les malheurs subit par sa communauté. Pendant que Yenluk reprenait ses esprits, Darhn avait récupéré sa fidèle amie enchâssée dans le bois dur qui composait les arbres de la Forêt Sombre. Zargol faisait les poches des victimes et récupérait ce qui pouvait l’être afin d’y trouver encore, une quelconque utilité.

Portant un nouveau cigare de Canah à ses lèvres, Darhn se mit immédiatement en route, direction le village de Bouzgnards.

Les quelques cycles suivant leur retour triomphale, passèrent beaucoup trop vite au gout de Yenluk. Le Grand héro et son compagnon avaient reçu, des mains du conseil, le peu de Rondelles qu’ils avaient encore en leur possession. Ils avaient aussi grandement contribué, au renouvellement du génome de la communauté. Et Yenluk sentait leur départ imminent, cela le rendait triste mais il comprenait que Darhn était attendu ailleurs. D’autres avaient certainement besoin de lui et son compagnon, le Grand Zargol avait une légende à propager.

Yenluk avait prévu quelques festivités pour souhaiter un bon voyage à ses nouveaux amis. Il avait organisé en cachette, une petite fête d’adieu afin de montrer tout l’honneur qu’il avait eu à partager cette aventure mémorable auprès de son héro. Les Bouzgnards Muto’s l’accompagnèrent devant la salle du conseil. Il se dirigea d’un pas assuré vers l’intérieur de la bicoque et n’y trouva personne. La salle était vide, aucunes traces de Darhn et Zargol. Ils avaient quittés les lieux dans l’anonymat le plus total. Un sourire satisfait et un petit pincement au cœur, l’accompagnèrent lorsqu’il ressortit pour faire face à ses Con-citoyens. Aussi longtemps qu’il vivrait, il raconterait l’histoire vécue. Ainsi perdurerait à travers le temps, le mythe du Géant.

Témoignage préconçu et subjectif…

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