« LA BÊTE » CHAPITRE UN

Posted by on Avr 28, 2019 in La Bête | One Comment

MARSEILLE

21/02/2028

3h45. Toutes les lumières sont éteintes dans la petite pièce. Pourtant on y voit assez pour remarquer la frêle silhouette assise face à la fenêtre, dans un vieux fauteuil club. La pleine lune diffuse une atmosphère bleuté, dessinant sur les murs les ombres du seul autre meuble présent, un lit d’hôpital. Au fond de la pièce, les ténèbres résistent encore avec vaillance à l’invasion lunaire dans un combat entre l’obscurité et la lumière, laissant à gauche de la porte, une zone sombre et impénétrable .

Maurice Duclos, 94 ans, est confortablement installé dans son fauteuil presque centenaire. Il ne bouge pas, où très peu, fixant la fenêtre sans interruption, plongeant son regard vide dans la diffuse lumière lunaire. Patiemment, il semble attendre dans son petit corps maigre, vêtu de son antique costume démodé depuis longtemps, que la mort le rattrape.

Il fût un temps où Maurice avait entretenu sa silhouette. Il avait travaillé sur les docks assez de temps pour valider une carrure athlétique. il avait été bel homme et sa vie fût comblée par de nombreuses conquêtes. Son épouse, Magdalena avait portée en elle et sur la tête, les cornes de nombreuses années de cocufiage. Toujours, elle avait pardonnée.

Maintenant, Maurice avait perdu plus de la moitié de ce qu’il était autrefois. Ce n’était plus qu’un petit corps rachitique dans un esprit vide, ou l’inverse. Le regard perdu dans le lointain, Maurice fixait chaque jour et nuit, inlassablement, l’extérieur au travers d’une fenêtre sale et cadenassée. Chaque instant, il semblait attendre quelque chose, mais ne pouvait s’en souvenir, quelque chose qu’il avait perdu, en même temps que sa mémoire s’évapora dans les méandres de l’oubli. Ses enfants aussi avaient fini par l’oublier, certains même le pensait déjà mort. Après le décès de son épouse, il y a tout juste huit ans, il est déclaré par son fils aîné :  » incapable de se gérer et atteint par la maladie d’Alzheimer », puis enfermé par les autres dans un mouroir bon marché. Depuis Maurice attendait en silence une mort qu’il ne savait pas, salvatrice.

Un sourire béat divisait en permanence, son visage fripé en deux parties distinctes qui lui donnait une tête étrange. La partie haute, surplombant la souriante barrière édentée, est composée de deux globes oculaires d’un bleu délavé par le temps et la myopie, qui s’enfonçaient profondément dans les orbites squelettique d’un visage marqué par les âges. Partant du coin des yeux, de longues lignes de rides formaient le chemin sinueux d’une vie bien remplie. Passant au dessus des arcades non-sourcilière, les sillons du temps grimpaient au grès des os, pour rejoindre le haut du crâne chauve. Le jeu des ombres faisait ressembler l’ensemble aux rivages craquelés d’un fleuve asséché depuis toujours. Quelques cheveux, plus sel que poivre, poussaient encore de-ci, de- là dans un esprit de contrariété, comme pour rappeler au souvenir d’une ancienne toison luxuriante.

La partie basse du visage de Maurice quant à elle, contrastait avec la partie haute, par la forme arrondie du menton sans qu’aucune marque, qu’un quelconque passage temporel ne soit visible. Comme pour le crâne, il s’y accrochait miraculeusement, une poignée de poils formant les vestiges d’un bouc autre fois séduisant. La petite tête rabougrie tenait dans un équilibre miraculeux, sur un cou de tortue, lui même attaché aux restes du frêle corps. Sur son fauteuil club presque centenaire, Maurice attendait, se baignant dans la lumière d’une pleine lune magnifique. Il ne prêtait aucune attention à la respiration rauque venant du fond de la chambre, qui accompagnait son propre souffle.

Brusquement dans un claquement sonore, dénotant avec le calme de la nuit, la porte de la chambre 17A du service Cantou, centre gériatrique de l’hôpital St Zizou à Marseille, s’ouvrit sans aucune délicatesse. Dans l’embrasure de la chambre, la lumière crue des néons du couloir découpait la frêle silhouette du veilleur de nuit.

Une voix nasillarde écorchât, le silence ambiant :

-Putain, Maurice ! Tu fais chié… pesta le veilleur de nuit. Un coup d’œil à sa montre le fit râler de plus belle.

-Putain ! Mon Vié ! Merde, 04h du mat’. Qu’est-ce tu fout’ encore debout connard…En plus, tu me fais la totale. Les fringues à la con, le placard à refaire et en plus, vu l’odeur, ch’uis sur que tu t’ai cagué dessus… Ho ! Tu m’entends vieille carne. T’es vraiment un connard mec, j’vais être obligé de te corriger, connard de vieux débris…

Christophe Paréssi était un jeune idiot de 23 ans, qui ne venait travailler comme veilleur de nuit auprès des personnes âgées, non pas par charité d’âme, mais parce qu’il était trop con pour trouver mieux. Petit, malingre, la tignasse hirsute, il avait une sainte horreur des autres humains. Malgré le cadre environnant et la clientèle pré-purgatoire, il portait le pétard de Weed coller en permanence au bec, diffusant le fumet cannabinolé, partout sur son passage. Il s’en touchait une pour emmerder l’autre. De toute façon il détestait son boulot, il détestait les vieux, il détestait le travail en général et surtout il détestait l’odeur des vieux, cela lui rappelait trop souvent sa future condition. Alors avec le temps, pour occuper ses nuits de gardes, il avait inventé de petits jeux sadique. Martyriser un vieux dont tout le monde se fout c’est pas grave et puis : “ Personne ne viendrait se plaindre après tout ” disait parfois sa petite voix intérieure. Elle lui disait que ce n’était pas bien, qu’il ne devait pas, mais très vite, la petite voix se faisait broyer la gueule par son poing intérieur. A longueur de temps, il agitait devant lui, une petite matraque taillée dans un vieux sac de cuir remplie de sable fin, au manche tressé de corde rugueuse, qu’il avait fabriqué lui même. Il n’avait jusqu’à présent laissée que très peu de marques avec son jouet préféré. Les plus virulents coups qu’il ait pu porter avait été mis, par le personnel de jour, sur le compte de la maladresse des malades.

De toute façon, qui le dénoncerait, la maltraitance commençait au plus haut de la gestion des vieux. Parqués moins bien que des bêtes et à peine mieux que des plantes, on laissait mourir nos anciens à se chier dessus dans des établissements à but lucratif . Depuis qu’il avait compris ça, il s’en donnait à cœur joie. Une tape par ici, une privation par la. Pas de plaintes en deux ans. Alors pourquoi se priver ?

Christophe entra dans la semi-pénombre de la pièce, traversant rayons de lune et trait d’ombre. Il ne daigna même pas éclairer Maurice de sa lampe torche, sachant l’absurde immobilité du pauvre homme empêchant toute fuite et l’absence de réaction à la punition qu’il allait lui infliger.

-Oh ! Maurice, je te parle. Retourne au plumard, connard. Si tu ne veux pas en prendre une, tu te bouges, fissa…. HéHo ! Connard !. Allô ?… Je te parle… Ho !!

La seule réponse, même si Christophe n’en attendait pas, fût un long grognement guttural, ronronnant derrière lui. Un frisson d’effroi et de terreur firent la course le long de son échine et vinrent chatouiller sa nuque. Quand, il senti dégouliner sur son épaule gauche, un liquide chaud, une autre course galopa du bas du dos, au sommet de son crane. Les doigts de sa main droite tâtonnèrent le liquide visqueux. Une grimace déforma son visage plein de méchanceté. Il tourna la tête et chercha à percer la zone ténébreuse de la chambre, le doigt sur le bouton de sa torche électrique…

Maurice souriait béatement, attendant calmement, les yeux rivés sur la Lune. Il n’était pas là, dans son si petit pré-cercueil de l’hôpital, il était ailleurs, il regardait la Lune, attendant simplement, on ne sait quoi…

La tête arrachée de Christophe atterrit lourdement sur ses genoux, déversant au passage quelques litres de sang aux quatre coins de la chambre. D’un geste instinctif, Maurice essuya d’un revers de main, le chaud liquide vital dégoulinant sur son visage. Son regard quitta un instant les rectangles de verre d’où filtraient les rayons lunaires, pour se plonger dans ceux vitreux du veilleur de nuit. La bouche tordue d’horreur semblait vouloir dire une dernière chose au pauvre grabataire qui le fixait sans se départir d’un magnifique sourire béat. Le pétard de Weed explosa en mille petites braises en touchant le sol aux pieds chaussés Charentais de Maurice. Il ne prêtait nulle attention à la masse sombre tapie dans l’immobilité de l’obscurité tout près de lui.

Perdu dans les méandres de ses souvenirs effacés, il ne prêta pas plus grand cas, de la lourde respiration qui tranchait dans le silence suivant les hurlements d’horreur de Christophe. Il ne fut pas dérangé non plus, par les bruits d’os brisés ou de chairs déchirées, ni des bruits de mastication qui emplissaient sa chambre. Il sourit béatement à la Lune.

Des cris et autres portes qui claquent, résonnent contre les murs du couloir. Le bâtiment est en alerte, la quiétude a été bousculée. La section gériatrie connue un pic de vie, jamais atteint en trente ans d’existence.

Sans un bruissements d’air, la masse sombre tapie dans l’ombre, disparut emportant son souffle grinçant avec elle. Maurice souriait toujours au membre décapité. Un clignement de paupières et son regard retourna se fixer sur la belle Lune bien ronde.

Le plafonnier déversa une blafarde lueur blanche dans la chambre, envahissant le modeste espace vital de Maurice. les premiers arrivés poussèrent un déferlement de cris de dégoût, inondant le spectacle sanglant d’une touche de dégueulis supplémentaire.

Les morceaux du corps de Christophe, étaient éparpillés du sol au plafond. Dans l’horrible cacophonie que rajoutait chaque nouvelle personne n’osant entrée dans “la chambre de l’horreur”, ainsi titrée par les médias, les jours qui suivirent le monstrueux meurtre, personne ne faisaient attention à l’autre corps rachitique encore bien vivant. Soudain, au milieu de ce tumulte, la voix trop longtemps silencieuse du presque centenaire Maurice, se fit presque entendre.

Quelqu’un demanda que tous et toutes retourne dans le couloir. Un autre cria que le silence soit fait. Les veilleurs de nuit des autres ailes de l’hôpital arrivèrent en renfort pour calmer les gens et résidents du Cantou. Maurice marmonnait en boucle quelque chose que le directeur, arrivé dans son pyjama délavé, n’arrivait pas à comprendre de sa place sur le pas de porte. Tant la scène était atroce, personne n’avait eu l’idée de faire sortir un Maurice sanguinolent, qui marmonnait en boucle, quelques mots d’une voix trop longtemps éteinte. Empruntant autour de lui, un peu de courage, le non téméraire directeur … envoya Daniel Husgard, l’un des veilleurs du bâtiment C, enjamber les restes encore fumant de son collègue éparpillé dans la chambre du gentil Maurice Duclos. D’un geste autoritaire mais peu sur, le directeur insista vers l’homme afin qu’il lui rapporte les propos inaudibles du pauvre vieillard sanguinolent. L’homme, pourtant habitué à la mort, retint un haut-le-cœur, fit un pas tremblotant en direction du fauteuil club presque centenaire. Évitant les mares de sang avec autant de grâce qu’un sumo en tutu, le veilleur approcha du dit vieil homme, non sans manquer par deux fois, déraper sur un organe indistinct appartenant à la victime de la boucherie.

Après deux répétition des même mots exprimés à l’on ne sait, qui, quoi, où, Maurice inclina doucement la tête et répéta assez fort pour que Daniel, surveillant de nuit au bâtiment C, puisse assimilé les propos jusque là indistincts. Il stoppa net ses déplacements et se tourna vers la porte. Le directeur présentait le visage d’un père attendant l’annonce d’une monstruosité exécuter par sa descendance. Daniel haussa les sourcils, amusé et terrifié par le spectacle, par ce que répétait en boucle Maurice. Il tourna de nouveau la tête vers le mitraillage de questions provenant de l’éminent patron en pyjama ridicule :

-Alors ? Qu’est ce qui dit ? Il a vu quoi ? C’est quoi sur ses jambes. Alors !! Répondez donc Daniel, que diable…. Le directeur stoppa son harcèlement vocal en voyant le visage décontenancé de son employé.

Le veilleur esquissa un léger sourire déplacé avant de lâcher :

-Heu, M’sieur. Je ne sais pas si je peux… C’est, comment dire… incongru…

Suite Chapitre 2

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