– Le catalogue est devant vous, vous avez le choix… Montrez moi le nombre de points accumul…hum… Voilà… Bien … Alors, Ey bien : 86 473 points… c’est pas mal, sans jeu de mots. Donc, 8 647… m’oui, voilà… donc, je regarde votre dossier et ce que je peux vous proposer, par rapport aux points accumulés… hum… Le mieux c’est de regarder à partir de la page… 350 jusqu’à… hum, m’oui, voilà, jusqu’à la page 870. Voilà, je vais vous laisser réfléchir quelques instants. Pendant ce temps, je vais transmettre votre présence au bureau des arrivées. Prenez votre temps, je reviens tout de suite…
Une petite musique douce d’ascenseur se déclencha sitôt que la porte se referma sur l’hôtesse d’accueil au regard angélique.
Nahoj, seul devant un grand bureau de marbre blanc, n’y comprenait rien. Il ne savait pas ce qu’il faisait ici, ni quel était cet endroit, mais il promena son regard autour de lui et sur la petite pièce, qui n’était ni trop clinquante, ni trop sobre. Les dimensions étaient étranges… Elle semblait petite mais les meubles qui la décoraient étaient trop grand pour y tenir ?!…
Les murs étaient peints de couleurs pastel, qui semblaient changer de teinte régulièrement. Allant du beige au vert, en passant par du bleu ciel au blanc coton… Une magnifique fresque représentant l’arrivée des anges aux portes des Champs-Élysées était peinte près de l’entrée. Une légère brise parfumée, (Tiens ? Pain chaud ? Pensa le jeune homme) caressait son visage. Une pile de dossiers, aux pochettes de différentes couleurs, était posée sur un joli meuble de style victorien.
Nahoj continua son tour d’horizon : tantôt une petite bibliothèque, tantôt un canapé en cuir venant tout droit des années 70, posé sur un tapis rococo. Pendant une fraction de seconde, il se dit que ce décor n’avait rien d’harmonieux, mais qu’il s’y sentait bien.
Le fauteuil sur lequel on l’avait gentillement installé était moelleux et il appréciait son confort. Enfin, il reporta son attention sur le catalogue posé devant lui. Sur la couverture, un énorme sablier fait d’or et d’argent. Le livre était épais mais lorsqu’il le tira à lui, sa légerté le surpris. Il tourna la première page, lut rapidement, sans vraiment y prêter attention, la préface d’accueil, puis chercha dans le sommaire la section qui lui avait été conseillée quelques instants plus tôt. Il tourna rapidement les pages et tomba presque par miracle directement sur le numéro 350.
Le chapitre s’intitulait : « Les animaux, bon ou mauvais choix ? ». Il feuilletait tranquillement les pages, classant par ordre alphabétique toutes les espèces animales, comprenant mammifères, vertébrés, invertébrés, à plumes, à poils, sans l’un ni l’autre. Chacune avait sa fiche hyper détaillée, avec même des informations dont Nahoj n’avait pas connaissance.
Il continua à lire une dizaine de minutes, lorsque soudain, il eut un sursaut de surprise, au son d’une voix douce et suave venant d’où il ne savait, qui lui dit :
« Bonjour, Monsieur Nahoj, ma collègue en aura encore pour quelques minutes. Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée. En attendant, désirez-vous quelque chose à boire ? Nous avons reçu un tout récent arrivage d’ambroisie, complètement divine, vous m’en direz des nouvelles… »
Sans attendre sa réponse, un léger “krrr” résonna dans la pièce au son du micro coupé, suivi d’un “pchhhhh” et d’un joli verre de cristal, au liquide doré, surgissant comme par magie de l’intérieur du bureau.
Le temps semblait suspendu alors que Nahoj sirotait le cocktail d’accueil en feuilletant le catalogue d’un œil discret. La page 640 ouvrait sur les plantes, tout aussi classifiées par ordre alphabétique que la catégorie précédente. Tiens, une plante carnivore ?! Pourquoi pas ? Il ne voulait pas se précipiter, il devait prendre son temps : le choix pouvait avoir de terribles conséquences sur sa vie d’après.
Les minutes passèrent ; Nahoj ne remarqua pas tout de suite la présence d’un jeune homme qui venait d’apparaître comme par magie dans la pièce. Bien qu’attiré par la gente féminine, il ne put s’empêcher d’admirer l’éphèbe : il était charmant, vraiment beau, pas vraiment musclé dans son smoking blanc neige, mais Nahoj ressentait chez lui une force intérieure bouillonnante. De beaux cheveux mi-longs, noirs de jais, encadraient un visage souriant. Debout, les bras croisés, négligemment appuyé contre le mur du fond, il souriait à pleines dents, d’un blanc miraculeux, et planta son regard aux pupilles noir profond dans celui de Nahoj. Pendant un instant fugace, Nahoj ressentit un tout petit malaise, pas forcement déplaisant.
Le jeune homme se détacha du mur contre lequel il se tenait, avec la souplesse d’un chat qui aurait fait du yoga avancé.
« Alors, mon cher Nahoj, on révise son avenir ? » demanda-t-il d’une voix chaude, avec un léger accent impossible à situer, quelque part entre Naples, Rio et la bibliothèque d’un lycée pour filles.
Il s’approcha du bureau, posa le bout de ses doigts aux ongles cristalin, sur le marbre blanc immaculé, et la température de la pièce sembla augmenter d’un demi-degré.
« Ne faites pas attention au catalogue, c’est le truc officiel, ça rassure les nouveaux. Mais entre nous, personne ne lit tout ça jusqu’au bout tout ce blabla barbant. »
Nahoj esquissa machinalement et referma le livre d’un geste un peu trop brusque, ce qui fit s’envoler un nuage de poussière dorée.
« Vous… vous travaillez ici ? » demanda-t-il, plus par politesse que par réelle curiosité.
L’énigmatique jeune homme eut un sourire qui ressemblait à une publicité pour du dentifrice de luxe.
« Disons que je gère… les affectations spéciales. Les cas intéressants. Les gens qui ont accumulé assez de points pour avoir un vrai choix. Comme vous mon très cher ami.
« Ah oui, mes fameux 86 473 points… » marmonna Nahoj, pas très sûr d’être fier d’un score dont il ignorait complètement les règles.
« Exactement ! » s’exclama le jeune homme. « Une belle carrière de contradictions : un peu de bien, un peu de moins bien, beaucoup de “je ferai ça demain”. Un classique. Mais c’est très bien pour nous, ça laisse de la marge de manœuvre. »
Il se pencha légèrement, comme pour lui confier un secret :
« Ici, on adore les profils mitigés. Les parfaits, ça va direct au fond du couloir, à gauche. Les catastrophes, au sous-sol. Vous, vous êtes…hum… intéressant… Oui, intéressant. »
Nahoj sentit à nouveau ce petit malaise, comme un léger vertige, mais l’ambroisie adoucissait tout.
« Et… c’est vous qui décidez ici ? »
« Décider, c’est un grand mot. Disons que je propose des… alternatives. Des raccourcis. Des expériences plus excitantes que “page 350 à 870”, blablabla. Il mimait une bouche avec ses doigts. Vous avez déjà passé votre vie à lire des conditions générales sans les comprendre, non ? Autant changer de programme pour l’après… Et puis…»
À ce moment précis, la porte derrière Nahoj s’ouvrit dans un souffle parfumé au jasmin et au café fraîchement moulu.
L’hôtesse d’accueil revint, un dossier à la main, le regard encore plus lumineux qu’à son départ.
« Monsieur Nahoj, merci d’avoir patienté. J’ai transmis votre fiche au bureau des arrivées. Vous allez pouvoir finaliser votre orientation. »
Elle jeta un coup d’œil au jeune homme, puis lui adressa un sourire poli, mais glacé comme un congélateur de monastère.
« Ah, mer…cantile… pardon, vous avez fait la connaissance de… Lux… »
Elle insista à peine sur le prénom, comme si le reste était inutile à préciser.
« Lux…, intervient, disons parfois pour… compliquer les choses. Mais ne vous inquiétez pas, vous avez toujours le dernier mot. »
Elle posa délicatement le dossier devant Nahoj. Sur la couverture figurait, écrit en lettres dorées : “Orientation céleste – Options standard et premium et tout le tralala…”.
Le magnifique jeune homme fit un pas de côté, comme un vendeur qui laisserait « respirer » le client, tout en restant parfaitement visible dans son champ de vision.
« Voilà, Monsieur Nahoj », reprit l’hôtesse, tout sourire. « Vous avez deux voies principales, au vu de votre dossier et du nombre de points engrangé. »
Elle rouvrit le catalogue à la page 864, là où tout avait commencé, et tapota du doigt un encadré spécial intitulé « Résurrections exceptionnelles – 80 000 points minimum ».
Malgré l’insistance des deux personnages hallucinant qui l’entourait, Nahoj ne ressentait aucune impatience ou bien encore d’agacements des deux gus… Étrange et rassurant pensa t’il.
«Bon, option 1 : Résurrection premium assistée. Corps flambant neuf, 25 ans, excellente condition physique, accompagnement angélique personnalisé pendant 6 mois, accès prioritaire aux espaces verts célestes, chœur angélique trois fois par semaine. »
Sa voix était douce, mais chaque mot résonnait avec une étrange clarté dans la tête de Nahoj.
« Et l’option 2 : Résurrection libre avec encadrement spécial. Corps sur mesure selon vos goûts, liberté totale de localisation temporelle et spatiale, expériences sensorielles intensifiées, règlement interne… disons, très souple. Avec moi. »
Cette fois, c’était la voix de Lux qui vibrait derrière lui, comme un fond musical qui se glisse sous la peau. Il fit un clin d’œil au catalogue, comme s’il en connaissait les petites lignes que personne d’autre ne lit jamais.
Nahoj déglutit, les yeux rivés sur la fiche « Résurrection ».
« Donc… je peux vraiment… revenir ? »
Les deux silhouettes se tenaient devant lui, parfaitement immobiles, mais leurs présences remplissaient la pièce de deux atmosphères contradictoires : l’une administrative, lumineuse, avec contrat en triple exemplaire ; l’autre troublante, chaleureuse et légèrement frauduleuse.
Nahoj hésita, le doigt suspendu au-dessus de la page 864. L’ambroisie pétillait encore sur sa langue, et les deux regards – l’un lumineux, l’autre magnétique – le clouaient sur place.
« Et si… je prenais les deux ? » hasarda-t-il, mi-sérieux, mi-désespéré.
L’hôtesse haussa un sourcil angélique. « Protocole interdit. Un choix, un seul. »
Lux ricana doucement : « À moins que… on négocie hors catalogue ? J’ai des options off-market. Corps custom, bonus expériences… et une petite visite guidée perso. »
La secrétaire posa la main sur le dossier, qui se mit à luire d’une lumière blanche immaculée. « Résurrection standard : sécurité garantie, éternité sereine. Signez ici. »
Mais Lux glissa un papier plié sous le catalogue : « Ou ça. Liberté totale. Risque calculé. Plaisir charnels inclus… »
Nahoj ouvrit le papier : une fiche “Résurrection Expérimentale – Lux Edition”. Au dos, un post-it : “PS : Le paradis, c’est surfait. Viens jouer avec moi…”
Finalement, Nahoj ferma les yeux, attrapa le stylo doré…
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L’Auteur balança sa chaise en arrière, alluma une clope euphorisante.
02h 04. Écran figé sur Nahoj l’hésitant…Il attrapa la tasse de café froid…
« Putain… toujours la même merde… J’écris et ça part en couil… Blabla sur la Vie ou la mort, Paradis ou Luxure, résurrection ou néant. Classique… M’ouais, bof. »
Il aspira une taffe, fixa la fumée qui dessinait un sablier.
« Toute mes histoires finissent là. Le perso au bord du choix existentiel, souvent débile, et moi qui tousse mes poumons parce que j’ai pas la suite. Vie/mort, c’est la même arnaque de toute façon. »
Il ricana, amer il jeta ses doigts sur le clavier.
« Nahoj, t’es moi dans 30 ans, si j’ai de la chance. P’tain, 86 473 points de conneries accumulées, un catalogue de « choix » bidons, et deux vendeurs ringards de l’au-delà à la mords-moi-le-nœud qui te promettent le bonheur en kit DUPLO®….
Spoiler alerte : ils mentent tous les deux comme des arracheurs d’âmes. »
Le chat sauta sur le bureau, renifla le clavier, cligna des yeux et présenta son céans au visage de l’auteur. D’un geste las, il le repoussa hors de son espace de torture cérébrale.
« Toi au moins, t’as pas de dilemme. Tu bouffes, tu dors, tu chies, tu ronronnes. Circuit fermé. Pas de Luxure, pas de secrétaire angélique, pas de « page 864 ». Juste le présent continu. » Pour toute réponse, Marley émit un léger Rrrrrr et replongea instantanément dans des rêves de croquettes sauvages…
Un coup de briquet relança le nuage enveloppant de fumée relaxante, l’écrivassier regarda Nahoj sur l’écran, toujours immobile dans l’attente d’une décision fastidieuse…
« Moi aussi j’ai hésité, tu sais. Rester en vie à moitié mort, ou crever vraiment pour renaître ailleurs… Ouais, au moins une fois…
Attention deuxième Spoiler : c’était la même pièce. Même catalogue, même musique d’ascenseur. Le purgatoire, c’est la vie, mon pote. »
D’un clic rageur, il tapa la chute, indubitablement décidé à clore son histoire absurde :
Nahoj referma le catalogue. La pièce redevint neutre, les couleurs pastel se fixèrent sur « beige purgatorial », les protagonistes s’évaporèrent dans un nuage hyperthymique.
Un tampon apparut sur le dossier : « Reporté – Réexamen dans 29 ans, 3 mois, 14 jours ».
Nahoj se leva. La porte s’ouvrit sur… le même bureau. Même catalogue. Même hôtesse.
« Prochain arrivant ! » claironna la clone aseptisée…
Nahoj haussa les épaules, ressortit dans le couloir pastel. La musique d’ascenseur redémarra… Et c’est reparti pour un tour…
Voilà, fais chié… L’Auteur sauvegarda, nomma son fichier : «Bureau d’accueil ».
Il écrasa sa clope rigolote, se leva, éteignit l’écran…Allé, go pipi…et dodo… Demain est une autre galère, ou pas…
« Vie, mort… même combat. Le vrai enfer, c’est de se poser la question… »
Le chat bâilla. L’auteur bâilla, 02 h 55. Fin de service…
Ad vitam æternam…