— Clic…
La lumière crue du plafonnier lui fit fermer les yeux, suivie d’un grognement gêné. Les mains posées sur le lavabo, l’Auteur se planta nu devant le miroir de la salle de bain, ce tribunal sans juge ni avocat. Entre Vingt et un ans — ou cinquante-cinq, selon les jours où il se sent immortel ou déjà momifié par la gravité. Le néon grésille au-dessus de sa tête, complice sadique qui jette des ombres dans chaque capitulation de la chair.
« Bon, allez, bilan annuel, zou… marmonne-t-il intérieurement. Pas de quartier, pas d’ego-trip… Juste toi, moi, tes os ramollis et le temps qui attend en fumant une cigarette d’herbes rigolotes. »
Il sourit à son double persécuteur. Il connaissait par cœur cet individu identique qui lui souriait, et pourtant si différent sur de nombreux points. Chaque défaut qu’il voyait n’était en fait qu’une interprétation de son « MOI-CHUIS-PARFAIT », refusant absolument de les attribuer aux caprices de Dame Nature ou aux mélanges aléatoires de gènes transmis par les poussières spatiales depuis le grand Gang-Bang…
Les majeurs levés se répondirent conjointement et sans animosité.
L’Auteur observa le résultat sans urgence, comme un joueur de poker observant les tics et les trucs du mec d’en face. Le temps avait fait son travail, sans aucun doute, avec une application presque professionnelle et obsessionnelle. Pas de catastrophe, pas d’effondrement spectaculaire, juste une lente négociation gagnée point par point par ces enfoirés de Chronos, Thot et autres Bolon’Tiku.
D’un geste machinal, joignant le geste à la parole, il lança un : « Début du scan et bilan complet …» à la Terminateur de destin.
Par quoi commencer ? interrogea son reflet du regard… Ils secouèrent la tête en synchrone. Les cheveux, bien sûr, les tifs. Sa tignasse, avait capitulé en silence, blanchie non par la peur, mais par l’absurdité des événements et les Alea jacta est de sa vie. Autrefois, une jungle indomptable, crinière de poète maudit qui faisait se retourner les filles dans les bars enfumés. Dix ans de pousse follement anarchique, vingt ans de gels et de Pento pour camoufler les premières désertions d’un épi à contre-courant.
Dans le miroir ? Il voit des brins solitaires aux couleurs poivre plantés dans un désert de sel, comme des pancartes « À remplir » sur les tables d’un restaurant abandonné. Au fil des ages ils ont supplentés les lointains souvenir de magnifiques cheveux chatains. Par chance ou par il ne savait quel miracle, la nature lui avait évité toute piste d’atterrissage frontale. Une pensée qui le pousse instinctivement à se gratter le cuir chevelu. Deux cheveux s’envolent dans un Banzaiiii pathétique, pour s’écraser droit sur le lavabo, pôvres kamikazes suicidaires.
« T’as l’air d’un plat de nouilles assaisonné par un singe bourré, se moque son double albédo. Ton prochain cap : la calvitie noble ou la greffe discount à 500 balles le cheveu dans un pays du soleil ? Félicite-toi, tu vas finir, un jour où l’autre par gagner en aérodynamisme. »
Penché en avant face à lui-même, l’Auteur fourra ses doigts dans sa barbe blanche. Elle servait désormais de camouflage : une manière élégante de dire « je ne cherche plus à tricher sur mon âge », seulement à composer avec l’« hipster-attitiouude » de mon temps.
« M’ouais, la flemme du rasoir surtout », ironisa-t-il.
Il fit glisser un doigt sur les crevasses qui marquaient le coin de ses yeux. Les rides n’étaient pas des blessures, plutôt les annotations d’un temps jadis. Des commentaires laissés en marge par les années, parfois pertinents, parfois redondants, souvent gravés par des fous rires inoubliables. Une carte routière de grandes défaites et de petites victoires… Ou l’inverse ? Il soupira ; il n’en savait rien en fait, pas de quoi s’alarmer. Un visage qui avait servi, qui servait en ce moment et qui, il l’espérait, servirait encore longtemps.
Il plongea les yeux dans son propre regard réfléchissant. Ses deux lacs d’insomnie juvénile, miroirs d’ambitions nocturnes et de manuscrits inachevés. Maintenant, ils flottent dans des poches légèrement gonflées, valises de voyage pour un séjour permanent en Stressville ou J’m’en-fou-town. Les paupières tombent lentement comme des stores usés. Et la bouche sous la moustache poivre et sel ? Aux lèvres fines étirées en sourire sur des dents jaunies par le café et les regrets. Il y a peu, un arctefact de céamique avait remplacé quelques dents abimées par la gourmandise et la négligence. En parlant d’artefact, deux appareils hyper mignaturisés avaient pris place au fond des oreilles. Bruits de ville, musique trop forte avait dit l’Otorhinolaryngologue spécialiste… Wouais, je pense que le cerveau en avait marre d’entendre des conneries sans fondement… Wouai, c’est plutôt ça !! Se persuada-t-il avec humour.
« Pépé Gauguin t’aurait pris comme modèle pour son Christ jaune que ça ne m’aurait pas étonné, ricane l’Auteur. T’as le sourire d’une hyène qui a lu le livre d’un politicard arrogant. »
Il nota avec une satisfaction sarcastique que son corps tenait toujours debout sans réclamer d’applaudissements. Aucune foule en liesse le matin, aucune ola divine non plus pour le féliciter d’être vivant. Oh, rien d’athlétique dans ses formes ; il ne s’était jamais abandonné au fond d’une salle de sport sordide, il était juste en jachère depuis longtemps. Un assemblage maintenu davantage par l’habitude, l’entêtement et une forme de mauvaise foi optimiste que par un entretien digne d’un adepte de tuning. Les épaules avaient légèrement cédé du terrain, non par fatigue, mais par économie psychologique et ras-le-bol quotidien. Le dos connaissait désormais le prix exact de chaque mouvement inutile et le lui rappelait sans concession.
Bon, le sujet suivant fâche nombre de personnes, souvent les bonhommes…Parfois les Bonfemmes Les fameuses poignées d’amour ! Sujet brûlant, contrairement aux graisses qui s’y sont installées. Bah, le choix de les accepter où non, vient de très loin, devant un cassoulet maison à damner les seins… Aujourd’hui, la vraie question devant une tartiflette (que je maîtrise à fond, soit dit en passant) est : « C’est quoi la taille de jean’s au-dessus ? »
Un fou rire bienvenu secoua les deux protagonistes de cette histoire devant l’absurdité de cette ligne. L’Auteur lança un regard malicieux vers son double réflecteur. Un léger sourire en coin fendit son visage et un regard caméra explicitait le prochain sujet de son bilan corporel : le sexe, la bit…, sa teub…
Il jeta un regard attendri sur son appareil reproducteur (on ne se refait pas) :
// Le pénis humain, ou la verge, est l’organe masculin de miction et de copulation chez l’Homo sapiens. Il appartient à l’appareil urinaire et à l’appareil génital masculin. Il est aussi au centre de plusieurs pratiques sexuelles, et représente dans certaines cultures un symbole, un objet artistique ou au contraire un tabou… (Blabla de Wikipédia). //
En gros, il y a levée de tipi tous les matins et le désir le maintient encore et toujours debout. Bilan suivant.
L’alter ego du miroir attendit que l’Auteur allume sa cigarette illégale et pose son briquet devant lui sur la faïence hygiénique. Il patienta sagement lors de la longue taffe inspirante. Il ne dit mot, non plus, lorsque la tasse de café froid trouva sa place entre le savon de Marseille et le tube de dentifrice menthol-cacahuètes. Il était concentré à reproduire chaque geste, chaque mouvement du corps nu devant lui qui interrogeait sa condition organique.
L’Auteur but une gorgée d’eau fraîche au robinet. Il palpa ses fesses, un peu flasques mais encore fermes pour quelqu’un qui avait boudé toute activité intensive et sportive au cours de sa vie. Lui préférait marcher au gré du vent, le nez en l’air, plutôt que de rester le cul vissé dans des gradins à regarder des gens faire ce qu’eux-mêmes ne désiraient pas faire.
« Tiens ? T’es là, toi ? » demanda-t-il à sa compagne à poils qui venait de se faufiler entre ses jambes avec un petit miaulement d’impatience. « Tu viens gratter de la bouffe ou me mater tout nu ? » Nouveau fou rire.
En parlant de jambes… Deux piliers fissurés. Cuisses de footballeur occasionnel, crayonnées de micro-marques discrètes par des années de service. Tatouages bleutés de capillaires rebelles. Les mollets, ces ballons gonflés par des randos forcées dans la vingtaine, ramollissent en gélatine post-trentaine. Genoux qui couinent comme une porte de manoir hanté. Chevilles enflées façon éléphant de mer après une journée debout à faire le beau derrière un comptoir.
Et les pieds ! Arf, les panards à la corne plantaire impénétrable. Ils sont notés d’usage aux kilomètres parcourus sur le chemin de la vie… « Mouhahaha, quelle phrase à la con », annonça-t-il au chat qui le regardait sans comprendre les enjeux, plus captivé par l’exécution d’une toilette acrobatique que par les délires méta-absurdes de son remplisseur officiel d’estomac.
Le nuage euphorique qui emplissait la salle de bain embrumait son cerveau. L’Auteur remarqua l’heure tardive. Il haussa un sourcil. Il était temps de finir son « INTRO-CEPTION » et de laisser les quelques lecteurs arrivés jusqu’ici faire leur propre bilan temporel.
Bon, alors, le bilan global, ou l’addition s’il vous plaît. Il se redresse, nu comme un ver philosophique devant ce tribunal de verre, seul face au juge/avocat/bourreau. Ce corps hurle : « Entretien urgent ! Gym, diète, crème anti-âge, le package loser. » Mais l’âme, elle, ricane encore, intacte dans sa bulle sarcastique, dans ses vingt et un ans (plus ou moins) qu’il maintient quotidiennement.
« T’as survécu, tas de tripes mal fichu, concéda l’Auteur à son p’tain de reflet. Pas de médaille olympique en chocolat, pas de play-boy centenaire, mais pas encore un légume baveux sous couches. Le temps t’a sculpté en épave présentable. M’enfin… pour un temps. »
Soudain, le miroir tremble. Non, c’est l’Auteur qui vacille. L’heure tardive et la fatigue créatrice ont enfin raison de ses pensées incohérentes… au grand bonheur de Marley qui voit en ce mouvement une distribution possible de friandises.
Son reflet se fend le cul d’un sourire qui n’est pas le sien.
« Hé, l’Auteur, ricane le miroir d’une voix familière — MA voix, celle qui tape ces lignes pour de vrai.
Tu balances ton bilan charnel comme si t’étais le seul à morfler ? Lis tes propres conneries : t’as cinquante-cinq balais dans le texte, mais moi, le vrai scribouillard derrière l’écran, j’ai déjà largué les comptes et les rides pour direct plonger dans la tombe numérique. Ce corps que tu dissèques ? C’est le mien d’hier, recyclé en marionnette pour tes lecteurs. Et eux, là, qui scrollent ton Bilan charnel en pouffant ? Ils savent que leur tour arrive. Fin du game, reset du curseur. Tape Enter si t’oses relire. »
Le miroir s’éteint sur le départ de l’émanation cérébrale de l’Auteur. Il cligne des yeux. Le néon reprend son grésillement. Le chat l’attend déjà dans l’autre pièce. Il tend la main vers l’interrupteur…
— Clic…