War on Mars (Part III)
Ils n’eurent pas le temps de savourer longtemps leur victoire. À peine les cris, à peine les sirènes, à peine les décomptes macabres encore approximatifs, que le système se remit en mouvement. Lentement. Sûrement. Inévitablement. Avec méthode. Avec une efficacité implacable. L’arbitre change les règles. Et vous n’avez rien à dire.
Passé la sidération mondiale, il y eut le silence. Oh, pas longtemps… Douze minutes. Douze minutes d’un vide absolu. Le temps que les algorithmes de censure et de réorientation des flux se réinitialisent. Douze minutes où le monde a vu. Vraiment vu. Plus aucun flux officiel. Plus de commentaires. Plus de bandeaux déroulants. Juste l’écho des explosions, le sifflement des dépressurisations, et le bruit sec des corps s’écrasant contre les parois de Plasto-verre éclatées. Un trou noir médiatique mondial, immédiatement comblé par des milliards de messages, d’images tremblées, de cris filmés à bout de bras, de corps écrasés. Les réseaux saturèrent, se fragmentèrent, s’auto-dévorèrent. Le chaos était total, organique, non filtré. Les théories poussèrent plus vite que les chiffres mortuaires. Douze petites minutes de vérité brute, pour des années de préparation.
Puis la voix revint. Calme. Grave. Mesurée. Une voix unique, synthétique, validée par le Conseil de Continuité, créé dans l’urgence. Elle parla de tragédie. De deuil planétaire. De courage. Elle prononça le mot tabou : « TERRORISTES ». Lentement, comme on appose un sceau définitif sur une idée encore fumante. Le Premier ministre mondial était mort. Officiellement. Les images de son corps ne furent jamais diffusées. À la place, on montra son fauteuil calciné, son verre de Vegan-Champ brisé, et cette phrase, répétée à l’infini, gravée sur tous les Holécrans : « Le Premier ministre Abdoullah Ben’ Chorba est tombé pour l’unité de l’humanité. »
Très vite, les morts cessèrent d’être des personnes. Ils devinrent des nombres. Puis des courbes. Puis des arguments. Les experts-en-tout envahirent les plateaux pour chuchoter leurs idéologies nauséabondes. Des sociologues de l’urgence, des cyber-stratèges en larmes, des économistes du désastre. Ils parlaient de Sécurité, de Résilience, d’Unité, de Patriotisme, de Nécessitarisme, et tout un tas d’autres mots en « isme » qui sentaient le formol.
Graphiques à l’appui – des courbes ascendantes, toujours, montrant la menace exponentielle – on expliqua que le Kill Painter n’était pas le problème. Qu’il n’était qu’un symptôme mal compris. Une soupape, un mal nécessaire. On parla de failles, jamais de causes. On parla de barbares, jamais de système.
Les membres du groupe éparpillés de par le monde, regardaient, incrédules. Ils avaient frappé le cœur. Et le cœur battait encore. Pire : il s’adaptait. Borislava, souffla de rage. Pierre lui tint la main devenue glaciale. Ils pleuraient, non plus de joie mais de désespoir. Leurs idéaux, leur sacrifice, tout était aspiré, digéré, recraché sous forme de propagande.
En moins de quarante-huit heures, tout fut voté. À l’unanimité. Une unanimité de façade, bien sûr, mais une unanimité tout de même. Surveillance renforcée, fusion des bases de données, déploiement massif de forces dites préventives, et moult décisions absurdes au nom de l’unité. Le vocabulaire se raffina, devint politique, scientifique, alarmiste, pendant que les peines humaines furent remplacées par le bruit des bottes et les hurlements médiathiques.
Dans les rues, on érigea des autels improvisés aux victimes. Bougies intelligentes, holo-portraits souriants. Minutes de silence sponsorisées par des marques de prothèses médicales et de systèmes sécuritaires pour civils inquiets. La douleur était devenue un marché, le deuil une publicité.
Sur les Holécrans, une nouvelle narration s’imposa : le Kill Painter avait été attaqué ! (Outragé persifla un énième présentateur botoxé). Donc, il fallait le défendre.
On augmenta les budgets, on élargit les règles. Puis on supprima les limites de trépas autorisés, temporairement sur du long terme. Pour la sécurité des joueurs, bien sûr. Pour la sécurité du public, évidement. Pour la sécurité de toutes z‘et tous. Et surtout, surtout, on étendit le concept à tout et n’importe quoi.
Très vite, les premières annonces tombèrent. Des ligues expérimentales. Le Concours de Mode Extrême, où les mannequins devaient défiler dans des zones de combat simulées, le style jugé sur la résilience du tissu face aux tirs de précision. L’Extraction Minière Compétitive, où des équipes s’affrontaient pour le contrôle de gisements, les perdants étant laissés sur place, bien sûr. Et divers concours de kekettes autoritaires, toujours filmés, toujours commentés, souvent sponsorisés par des vautours affichistes.
La violence ne disparaissait pas. Elle changeait juste d’étiquette pour coller aux discours creux.
Les membres du groupe commencèrent à comprendre que le jeu de dupe venait de se retourner contre leurs idéaux. Ils avaient voulu briser un jeu. Ils avaient offert un modèle intransigeant aux décideurs. Le système ne les pourchassait même plus vraiment, il les absorbait, il utilisait leur acte comme justification, comme carburant moral, comme preuve que le monde était dangereux, et qu’il fallait des spectacles encore plus violents pour les contrô… Pour les distraire.
Dans certaines émissions nocturnes, des chroniqueurs siliconés osaient même poser la question :
« Et si ces terroristes avaient, sans le vouloir, rendu service à l’humanité ? »
Ainsi les années passèrent, vingt exactement. Vingt ans de bruit de bottes, de silence des consciences. Vingt ans de propagande, de violence institutionnalisée, de courbes ascendantes. Les dés étaient jetés et la corde continuait à tordre le cou aux victimes et aux faibles.
Le système avait gagné, encore. Et il appelait cela le progrès.
Quelque part, loin des écrans, un enfant devenu homme. Josh. Un survivant n’ayant que sa souffrance comme exutoire. Il n’avait plus de famille, plus de nom à défendre, plus d’héritage confortable. Seulement une arme, un uniforme estampillé, et une caméra braquée sur lui.
Josh se demandait si ses prédécesseurs s’étaient posé des questions. Son père, et les riches amis de celui-ci, avaient-ils seulement envisagé les conséquences de leur silence, de leur confort ? Les conséquences ont un prix. Peut-être, alors peut-être que les choses auraient été différentes.
Il repensait à la photo de lui, enfant, souriant, avant que le monde ne devienne un spectacle. Cette image, utilisée sans vergogne par les médias, était devenue le symbole de l’innocence sacrifiée, la justification ultime de la Sécurité. Il était leur martyr, leur mascotte, et maintenant, leur soldat.
Il rechargea son arme, vérifia ses grenades, cracha au sol. Un geste de défi, un dernier acte de l’homme avant que la machine ne prenne le relais. Il jeta un œil, plein d’amertume à l’holo-drone qui lui était attribué. Un œil froid, sans émotion. Il verrouilla la visière de son casque pressurisé. Le monde extérieur disparut, remplacé par les données tactiques, les objectifs, les cibles. Il n’était plus Josh. Il était une extension du système, le prix de la Sécurité.
Chaque pas résonnait lourdement sur le sol métallique, une cadence funèbre dans le silence pressurisé du complexe. L’air recyclé sentait le métal froid et l’ozone. Il n’y avait pas de ciel ici, seulement des dômes de verre et d’acier, et au-delà, le rouge stérile. La mission était claire, inscrite en surimpression sur sa visière : Neutralisation. Zone 4. Secteur Olympus. Le système avait besoin de sa violence calibrée, même à des millions de kilomètres de la Terre. Il était la preuve que les règles changeaient partout. Il était le bras armé de la nouvelle normalité.
Il atteignit le bout du couloir, la lumière d’alerte clignotant au-dessus d’une porte massive, épaisse, conçue pour retenir l’atmosphère et l’espoir. Un panneau affichait en lettres rouges clignotantes :
« SAS MARTIEN – DÉPRESSURISATION IMMINENTE. »
Il inspira profondément, un souffle inutile dans son casque, et laissa sa main gantée effleurer le métal glacé du panneau de commande.
A suivre… (En cours d »écriture)..