Philosophie dominicale
Quelque part sur un petit caillou tournant sur lui-même, perdu dans le grand tout.
La télé tournait en fond sur une quelconque chaîne d’info alarmiste, juste là pour casser le silence de l’appartement.
L’Auteur soupira. Il se passa les mains dans les cheveux, décoiffés par la nuit.
La tasse de café froid, serrée dans sa main gauche, sursauta quand une explosion déchira l’écran dans un pays lointain, en direct live, commentée par des experts presque enjoués. Il soupira encore.
Il reposa délicatement l’objet caféiné sur le bureau.
« Arf… Ben oui, c’est dimanche, le jour des Saigneurs… » Pensa-t-il amèrement.
D’un geste machinal, il alluma une cigarette rigolote qui traînait dans le cendrier. Un autre expert en carottes-le-lundi donnait son avis éclairé sur les mégatonnes tombées sur un hôpital.
L’Auteur réfléchissait à comment commencer son histoire… Il avait vu un mème sur l’Internet, un truc sur Pandore. Ça l’avait fait rire, jaune. Pendant que défilaient sur l’écran de son ordinateur ses recherches sur les mythes grecs, le décompte des victimes s’égrenait sur l’écran télé.
La cigarette au coin des lèvres, l’œil plissé par le filet de fumée euphorisante qui glissait sur son visage, il posa ses doigts sur le clavier :
-« Πανδώρα / Pandốra n’était pas née comme on l’entend, elle avait été assemblée. Un boulot d’équipe, que les dieux, dans leur infinie prétention, osaient qualifier d’« œuvre d’art collective ».
L’Auteur leva un sourcil. « Ça me rappelle un comité éditorial sous coke », ricana-t-il, avant de reprendre sa frappe.
-« En réalité, il s’agissait d’un bricolage cynique, un truc psychologique sous un emballage cadeau soigneusement choisi, le genre de projet qui, chez les mortels, finirait en comité de direction houleux, avec un Zeus en manager méticuleusement toxique, arborant un sourire de pub pour cercueil et brandissant sa foudre en option pour unique contestation.
On l’avait pétrie dans de la boue, non par amour de la matière originelle, mais par pure économie, malaxée d’une vulgaire argile prise près d’un fleuve quelconque, façonnée à leur image. On lui avait ensuite vissé un corps potable, une gueule suffisamment présentable pour que les hommes baissent leur garde ithyphallique, aveuglés par une beauté superficielle.
Elle fut bourrée de talents futiles, donnés par chacun des dieux : tisser avec une dextérité trompeuse, sourire avec une grâce calculée, séduire sans âme, chanter juste ce qu’il fallait pour faire oublier qu’elle n’était qu’un piège ambulant.
Mais dans les profondeurs de son esprit, on avait glissé les véritables charges explosives : le mensonge fluide qui se faufile partout, la curiosité pathologique qui ronge l’âme, et ce goût inné pour la connerie quand elle se présente bien emballée, irrésistiblement.
Enfin, comme on offre un jouet à un enfant pour mieux le manipuler, on lui avait donné une boîte. Une simple boîte, en apparence, faite d’un bois exotique sombre, gravée de bestioles mythologiques recyclées, un objet qui se transportait aisément sous le bras, tel un panier de pique-nique pour la fin du monde. Sur son couvercle, un nom à la con, illisible pour l’œil humain, ou peut-être juste sans importance, car les dieux, dans leur arrogance, adoraient donner des noms exotiques à leurs saloperies, histoire de faire passer la punition pour du folklore inoffensif.
Zeus, avec une désinvolture calculée, avait posé cette boîte dans ses mains, comme on file du feu grégeois à un gosse, en lui intimant surtout de ne pas jouer avec. Le vieux truc, quoi ! L’interdiction comme mode d’emploi, le piège-à-con le plus élémentaire pour une créature programmée.
Pandốra n’avait pas « cédé à la curiosité », la curiosité, pour elle, n’était qu’une ligne de code, une instruction impérieuse. On l’avait programmée pour ouvrir, elle était conçue pour ça, une fonction inéluctable de son être.
Quand le fermoir sauta, le monde entier prit une grande inspiration, une pause suspendue dans le temps, avant de s’étouffer dans un râle collectif. La boîte, tel un vomissement cosmique, dégueula les stocks de malheur accumulés depuis l’âge mythologique : la maladie avec son haleine de cave, la vieillesse qui boitait avant même de marcher, la guerre en kit prête à être assemblée, la famine en sachets individuels, la misère en vrac, la folie en promotion permanente. Tout ce que les dieux, faute de place dans leurs palais en ruine, avaient soigneusement rangé dans un meuble, attendant le bon moment pour le déverser.
Alors, les règles du jeu se mirent à tourner toutes seules, implacables et absurdes. Avance. Recule. Perds. Souffre. Recommence. Les hommes, ces cons, dans leur ignorance et leur désespoir, appelèrent ça « destin ».
Pandốra regardait la scène, un instant de latence dans son programme, un micro-bug inattendu. Elle n’était pas innocente, non, mais une arme n’est pas censée réfléchir à l’après, juste exécuter sa fonction. Quand elle tenta de refermer la boîte, il ne restait plus grand-chose dedans, juste un petit truc qui brillait faiblement, comme une braise oubliée sous les cendres.
L’Espoir. Un résidu. Un bug. Ou une dernière crasse bien calculée. Elle le prit dans la main.
L’Espoir n’était pas un remède, c’était un calmant. Une petite dose quotidienne, savamment distribuée, pour que les humains continuent à avancer dans la boue, se berçant de l’illusion que demain irait mieux. Une seringue mentale, injectée directement dans l’âme, pour accepter la maladie, la guerre, la faim, la merde en général.
Grâce à l’Espoir, on serrait les dents, on encaissait, on survivait sans jamais oser foutre le feu au système. Les dieux avaient tout prévu : le mal pour écraser, l’Espoir pour que personne ne se rebiffe. Un jeu de merde, quoi.
Autour d’elle, le monde devenait un plateau de jeu géant. Les bêtes de la boîte se répandaient dans les ruines, un lion mécanique rugissant à travers les décombres d’une ville, ses yeux laser marquant sa prochaine victime. Les dés roulaient dans les villes, des chiffres lumineux s’affichant sur les murs des immeubles, dictant des mouvements absurdes aux foules paniquées.
Les règles s’écrivaient dans la chair : un paysan, ayant « perdu un tour », voyait ses récoltes se flétrir instantanément. Les hommes jouaient sans savoir qu’ils jouaient, persuadés que la partie avait un sens.
Pandốra baissa son regard vidé d’expression sur le couvercle de la boîte. Le nom à la con s’était illuminé, révélant enfin le choix des dieux pour nommer leur délire : *JUMANJI*…
Devant son écran, l’Auteur étouffa un rire nerveux. « Ouais, pourquoi pas. Tant qu’on ne nous lance pas un DEFCON 5 derrière le cul… »
Elle referma brutalement la boîte vide. Elle comprit enfin sa fonction : pas déclencher l’Apocalypse, ça, n’importe quel dieu aigri pouvait le faire, mais livrer le mal avec un mode d’emploi ludique, et saupoudrer derrière elle la drogue qui empêche de tout foutre en l’air. Elle laissa tomber l’Espoir sur le sol. Pas pour sauver qui que ce soit. Pas pour se faire pardonner. Juste parce qu’une arme, une fois utilisée, on la jette.
Alors que l’Espoir s’écrasait au sol, se dissolvant en une fine poussière lumineuse, Pandốra leva les yeux. Le monde n’était plus le même. Les rues du Monde, qu’elle avait connues, se figeaient en dalles immenses, des lignes invisibles les séparant en cases distinctes.
Chaque pas résonnait sur le sol craquelé d’une cité défigurée, non pas par la guerre, mais par les règles invisibles d’un jeu absurde. Les rues n’étaient plus des chemins, mais des couloirs entre des zones aux effets aléatoires. Ici, une « Case Famine » où les champs se transformaient en poussière sous les yeux des paysans affamés, leurs ventres creux répondant au « -3 points de vie » affiché en lettres de fumée au-dessus de leurs têtes. Là, une « Case Prospérité » éphémère, où un marchand voyait ses étals déborder de marchandises avant qu’un coup de vent soudain ne les emporte, un « Retour à la case départ » brutal.
Elle vit un homme tenter de franchir une ligne invisible, une frontière de « Case Maladie ». Une barrière de force le repoussa, une voix tonitruante résonnant dans l’air : « Vous n’avez pas le bon dé. Reculez de trois cases. Subissez la peste. » L’homme s’effondra, son corps se couvrant instantanément de bubons, tandis que les autres passants, terrorisés, s’éloignaient en hâte, de peur d’être eux aussi affectés par la règle.
Sur les murs des temples en ruine, des inscriptions lumineuses apparaissaient et disparaissaient, des énigmes moqueuses, des prophéties tronquées. « Quand le lion rugira, la peur régnera. Qui osera défier le maître du jeu ? » Les hommes, désespérés, tentaient d’y voir un sens, un moyen de briser la malédiction, alors que ce n’étaient que des indices pour une partie qu’ils ne comprenaient pas. Des « objectifs secondaires » pour des pions inconscients.
Loin au-dessus, dans les nuages d’un Olympe transformé en « War Room » luxueuse, les dieux sirotaient de l’ambroisie et pariaient sur le destin des mortels. Zeus, avachi sur son trône, un écran géant flottant devant lui, affichait une carte holographique de la Terre, quadrillée de cases colorées. Des petits pions lumineux, représentant les humains, se déplaçaient de manière erratique.
« Hé, Arès, ton pion vient de tomber sur une “Case Guerre Civile” ! » ricana Hermès, consultant sa tablette.
« Combien tu paries qu’il va déclencher une émeute pour un sac de céréales ? »
Arès, le dieu de la guerre, ajusta son casque.
« Cinq amphores de nectar qu’il brûle la ville entière. Ces mortels sont si prévisibles quand on leur donne les bons outils. »
« Et Pandốra ? » demanda Héra, d’un ton faussement innocent. « Elle ne joue plus ? »
Zeus sourit, un sourire de pub, la foudre en option. « Πανδώρα a rempli sa fonction. Elle a lancé la partie. Maintenant, elle est un PNJ, un Personnage Non-Joueur. Elle observe, elle comprend, mais elle ne peut plus interagir avec les règles.
C’est la beauté de la chose, non ? L’arme qui comprend sa propre destruction, mais ne peut rien faire. »
Il désigna un point sur l’écran où un petit pion lumineux, légèrement plus grand que les autres, se tenait immobile au milieu d’une « Case Désespoir ».
C’était Pandốra . Elle avait ramassé l’Espoir, ce petit résidu brillant, et l’avait jeté. Mais les dieux avaient déjà prévu le coup.
L’Espoir n’était pas une carte à jouer, c’était la colle qui maintenait le plateau ensemble. Sans elle, le jeu s’effondrerait, et ils devraient trouver un nouveau divertissement. Et ça, c’était trop d’effort.
« La partie continue, » déclara Zeus, un rire gras secouant l’Olympe.
« Qui veut relancer les dés pour la “Case Catastrophe Naturelle” ? J’ai un bon pressentiment pour le Japon. »
Et sur la Terre, les dés invisibles continuaient de rouler, dictant la misère, la joie éphémère, la souffrance, le tout dans une indifférence divine absolue. Le monde était un jeu, et les hommes, des pions qui n’avaient même pas conscience d’être joués…
L’Auteur relut sa dernière phrase. « C’est d’un cynisme… » pensa-t-il. Il bascula en arrière sur son vieux fauteuil, décoiffa ses cheveux du dimanche.
Sur la télé, un bandeau rouge annonçait une « nouvelle escalade » quelque part sur la carte, avec des flèches, des chiffres, des experts qui souriaient, trop contents de leur dernier bon mot.
Il écrasa sa cigarette dans le cendrier plein, hésita quelques secondes, juste le temps d’une autre image d’un bâtiment en flammes. Puis, tel un pianiste maladroit, il ajouta une ligne de plus :
« Le pire, ce n’est pas que les dieux jouent avec nous. C’est qu’on continue de lancer les dés à leur place. »
Pas pour sauver qui que ce soit. Pas pour se donner bonne conscience. Juste pour rappeler, quelque part, qu’un pion qui comprend le jeu n’est plus tout à fait un pion.
Il enregistra son fichier, prit une gorgée de café froid, et éteignit la télé. Dehors, sur le petit caillou tournant sur lui-même, le grand tout continuait de faire semblant de ne rien voir. L’Auteur respira l’air frais de la rue, tourna au coin de l’immeuble, pris la direction la plage la plus proche, regarda l’horizon. Bien loin, trop loin du tumulte…murmura-t-il pour son alter ego intérieur. Et sourit.
« Jumanji… Jumanji… Jumanji. »