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Des mots sur mes maux

Blabla bla...

L’Auteur recule dans son siège. Il attrape un paquet de feuilles à rouler, ouvre son bocal à herbe euphorisante, malaxe, mélange, passe la langue sur la bande de colle comestible. D’un geste parfaitement exécuté par des années de pratique, roule l’objet analgésique de ses doigts d’expert. Le briquet rejoint sa main droite et fait tourner la petite molette intégrée. La flamme crée une lumière tamisée dans la pénombre de son bureau. Les volutes de fumée bleue envahissent la pièce et apaisent les méandres de son esprit tumultueux. L’Auteur, la tête reposée sur le dossier de son fauteuil, sourit béatement devant l’écran brouillé par le brouillard cannabinol.

D’un œil amusé, il regarde les lettres former des mots, des phrases puis devenir des paragraphes. Ceux-ci devenant à leur tour des chapitres noircissant le fichier texte de son encre numérique. Les mots compliqués qu’il avait incrustés utilisaient (du moins, dans une tentative de connivence intellectuelle entre les lignes) des heures de recherches dans les tréfonds de la langue de Molière:

« L’idée d’écrire un pamphlet sur l’absurdité « des petits bonhommes dans la boîte », agitant leurs apophtegmes la main sur le cœur, s’était frayé un chemin vers le cortex cingulaire postérieur et le cortex préfrontal médial de l’Auteur … C’est en zappant de chaînes insipides, en journal télé doctrinal, comme on swappe les pages d’un mauvais roman, que l’inspiration l’avait frappé avec la force du tak-tak d’une machine à écrire… »

Le curseur sur l’écran clignotait au rythme des battements cérébraux de l’Auteur. Il lança un œil brumeux autour de lui, à la recherche de la princesse du château. Il finit par entrapercevoir un léger mouvement vers le canapé. Marley, camouflée jusqu’à présent au fin fond d’un plaid protecteur roulé en boule, surgit à l’appel imaginaire d’une potentielle gourmandise addictive. L’Auteur sourit tendrement tandis qu’elle se postait à ses côtés, tentant comme à son habitude une séance d’hypnose gustative. D’un geste léger, il dissipe sans grand résultat la fumée bleue. Il reprit sa relecture :

« Le monde actuel n’est qu’un incipit raté, une cacographie de lettres mal agencées, où « les petits bonhommes de la boîte » s’agitent en caractères gras. Ces homoncules pathétiques, vignettes ridicules, ne sont en fait que les pléonasmes de l’opinion, la redondance de certitudes qui s’auto-éditent en direct sous forme d’axiomes frelatés. Ces petits hommes manipulent la réalité comme un mauvais manuscrit, coupant au montage les paragraphes d’humanité pour ne garder que les suspenses de leurs peurs. Leur objectivité ? Au même endroit que leur dignité… » L’Auteur rit de bon cœur sur cette dernière ligne, laissant imaginer aux lecteurs l’endroit auquel il pensait…

Notre protagoniste se gratte la barbe demi-sel qui ornait son visage :

« « Homonculus », c’est peut-être un peu dur pour des gars qui ont juste un contrat CDD surpayé et un coiffeur trop bien rémunéré aussi ? Non, allez, je garde tel quel. C’est le bon synonyme à la con pour ceux qui ont troqué leur intelligence contre 
un prompteur apathique. »

Il croise le regard aux pupilles adaptées à l’obscurité de Marley :

« Tu vois ma grosse, eux aussi ils essaient de faire de l’hypnose, mais la leur est toxique. Eux ne veulent pas de croquettes, ils veulent qu’on dévore leur peur en format poche. » T’en penses quoi, toi !? Tu t’en bats la minette, hein ?

L’Auteur tapota le fond du sachet de drogue-à-chat, libérant une ultime friandise pour la princesse du canapé, avant de se concentrer à nouveau sur la lumière scintillante de son fichier open-source. Il fallait qu’il achève ce chapitre sur la syntaxe de la bêtise. Il reprit sa lecture, la voix intérieure un peu plus blasée, lestée par la fumée euphorisante :

« La boîte diffusait en boucle, annoté par des bonhommes en costumes amidonnés aux visages A4, le nombre de victimes d’ici une guerre, de là une catastrophe naturelle, avec le timbre d’une broyeuse à papier. La charte de Munich, avec toutes ses qualités et ses défauts, ne trouvait d’utilité plus que dans-la-pièce-du-fond d’un bar quelconque… »

« Acerbe, mouais, complètement absurde surtout », pensa le personnage plus ou moins fictif devant son écran…

D’un geste sur la molette, il fait défiler vers le bas le chariot virtuel de son pamphlet sur le monde des « petits bonhommes de la boîte ». Il rallume son tube d’herbe méta-cliché, souffle machinalement sur son café premier prix, froid et non sucré…

« Il existe, cher lecteur, plusieurs styles de petits bonhommes hyper gominés. Tu peux trouver dans la Boîte une parité de l’abscons autant équilibrée qu’un dictateur à l’autre bout du monde, pauvre homme en mal d’amour. De l’expert en calligraphie à midi au donneur de leçons climatiques le jour suivant, ils défilaient un à un entre l’espace réduit de leurs plateaux et les bureaux moquettés de leurs idéologies irréfléchies… L’idée d’ajouter des maux en périphrases alambiquées, parfois alcoolisées, enrobait leurs discours indigestes pour celles et ceux qui n’utilisent guère qu’un langage du quotidien. »

L’Auteur relisait, inscrit sur le ruban de ses neurones, la direction que prenait son texte. Il fut pris d’un fou rire de retour de la-pièce-du-fond de son petit appartement.

Le jour commençait à se lever, un soleil pataud remplaçait la lumière filtrée par la fatigue. Il bâille, en parfaite synchronisation avec son chat lové sur ses jambes.

« Regarde ça, Marley… Le changement climatique ? Débunké par des experts en saucisses… Les chemins de croix d’un peuple qui n’a rien demandé ? Désavoués par des avides de pouvoir encartés… Un alinéa dans l’histoire racontée. On nous vend l’ouvrage romanesque avec des points d’exclamation en couleur sur des cartes météo pas toujours fidèles, mais souvent soldées aux marchés du jeu d’argent : on saute les chapitres où l’on pouvait agir pour arriver direct aux maux du monde. Égrenant des chiffres ubuesques, des conséquences esquivées sans traiter les causes. »

Comme à son ordinaire, Marley la philosophe au pelage soyeux entrouvre instinctivement ses yeux remplis d’amativité sans tendresse feinte, et les plonge droit dans le cœur de l’Auteur. Il inscrit sur son visage la marque de son bonheur félidé.

Face à l’épuisement de son amertume qu’il ressentait pour ces « petits guignols dans la boîte » et une forte envie d’évacuer, encore le trop-plein de sa vessie, l’Auteur inscrit sur son lutrin numérique les quelques lettres qui forment le dernier gaufrage avant impression :

« Mes mots ont-ils leur place lorsque je regarde s’exciter les « petits bonhommes de la boîte » ? Mes phrases ont-elles un sens ? Ai-je réussi à mettre les bons mots sur mes maux ?…
 
Fin…

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