You are currently viewing Faim du monde

Faim du monde

Quatrième Cycle de Repos

Joh soupira au son strident de l’alarme. Le manque de sommeil et la privation de nourriture lui faisaient se dire que la folie devait être un bien meilleur sort. La lumière crue jaillit dans toute la Rangée des cellules, annonçant la fin du bref répit avant de retourner aux Champs.

Il secoua la tête : les murs verts lui faisaient un mal de chien au cerveau et aux yeux. Son pauvre compagnon de malheur gémit au sortir d’un sommeil troublé, sûrement par des rêves appétissants. Herv, un grand gaillard aux cheveux gris, se retourna vers Joh. Les yeux à demi-collés par la fatigue, il chuchota :

« Alors ? C’est ce soir ? »

Vérifiant qu’aucun Gardien Vert n’était assez proche pour entendre, Joh cligna d’un œil affirmatif en direction de son ami. L’alarme se tut aussi brusquement qu’elle vous déchirait l’âme.

Tous deux se mirent debout dans leurs combinaisons vertes, les pieds bien en position sur la ligne verte peinte au sol. Une fois les autres prisonniers isolés pour le Cycle de Repos, les portes vitrées s’ouvrirent en un chuintement amusant.

Pchhhhiiiit ! Une canette qu’on ouvre comme avant la guerre, pensa Joh.

La voix métallique qui sortait du mégaphone, sur un ton très maternel, demanda à tous les Résidents de rejoindre le Secteur Alimentaire. Joh, accompagné d’Herv, suivit la rangée de prisonniers en rang d’oignons, en direction de leur première étape dans le Cycle de Vie.

Assis devant son repas indigeste, Joh sourit en regardant Herv, assis en face de lui, manger avec dégoût sa ration de céréales infectes. Sur sa gauche se tenait Kath, petite Alsacienne rigolote et toujours joyeuse malgré l’endroit. Le grand costaud qui encombrait toute la place sur sa droite s’appelait Rôh. Bon mangeur, le bonhomme. Même quand on est obligé d’y prendre goût. C’est vraiment dégueulasse, ces trucs. Les deux autres membres de la table étaient Klair et Stephano, amoureux malgré les risques encourus.

Tous le regardaient, n’attendant qu’un signe de lui pour mettre leur plan à exécution.

Joh repensa à son arrivée dans la prison. Il y a maintenant quelques Cycles. Il avait réussi à vivre caché dans un coin reculé pendant quelques années. Il en avait perdu le compte, vivant au gré des cycles de la nature. Élevant deux chèvres, quelques lapins et poules. Chassant un peu, cultivant quelques légumes pour agrémenter sa viande. Rien de bien méchant. Tu parles !

Tout avait commencé de nombreuses années plus tôt, dans les années 1940. Un Anglais du nom de Donald Watson (nom de canard, soit dit en passant) créa en 1944 le mot « Vegan », formé des premières et dernières lettres de « Vegetarian ». Il fonda « La Vegan Society » dont le premier précepte est toujours le suivant :

« Le véganisme est la doctrine selon laquelle les humains doivent vivre sans exploiter les animaux ».

Vingt ans plus tard, ce pas très rigolo Donald W. déclara que les animaux ne doivent être utilisés ni pour la viande, ni pour le lait ou le miel, ni pour l’habillement. Et qu’ils ne doivent en aucun cas être exploités et traités avec cruauté, par exemple pour des recherches médicales ou la fabrication de cosmétiques, et surtout pour la nourriture.

Et ça passa grave. De plus en plus d’adeptes du tout-végétal changèrent de mode de vie. À la mort de son créateur, de nouveaux dirigeants arrivèrent à la tête de son mouvement. Leurs motivations étaient-elles nobles ? Nul ne le saura un jour.

Le mouvement Vegan prit avec les années une ampleur telle que de nouvelles lois furent votées par les convertis tenant les commandes du pouvoir.

2027 : « Interdiction d’élever plus d’une bête à la fois ».

Première loi. Elle laissa les éleveurs et toutes les professions en découlant sur le carreau. Beaucoup de produits furent échangés contre des substituts à base de tofu, de soja et autres céréales. Rendant de plus en plus difficile l’accès à la viande pour tous les Omniv’.

2034 : « Interdiction de se nourrir d’un animal vivant ou mort ».

Deuxième loi abattant toute une branche professionnelle de par le monde. Première manifestation des Carniv’, nommés ainsi par les médias et la population, convertie à 86% au véganisme, toute nouvelle religion mondiale supplantant même celle des Smartphones.

Les rues de Paris étaient noires de monde, un mélange confus de cris et de pancartes branlantes. Des milliers de Carniv’ hurlaient leur rage, agitant des paquets de saucisses emballées et des photos d’anciens barbecues. « Viande pour tous ! Pas de dictature verte ! » scandait la foule. Mais déjà, les fissures apparaissaient. À côté de Joh, un vieux boucher marmonnait, les larmes aux yeux : « J’ai juste voulu nourrir ma famille… On exagérait avec les élevages géants, c’est vrai, mais là ? » D’autres, plus enragés, balançaient des burgers surgelés mous sur les boucliers des Polices Vertes. Une jeune Flexitarienne planquée dans la foule tira la manche de son voisin : « C’est con, on pourrait négocier des quotas… J’mange du tofu 5 jours sur 7, moi ! »

Les Gardiens ripostèrent au gaz lacrymo. La toux s’éleva, mélange de jurons carnivores et de quintes véganes. Joh s’était éclipsé ce jour-là, écœuré : les siens braillaient pour leurs biftecks industriels d’avant, pendant que les Polices Vertes – ces ex-Flexis convertis à la hâte – chargeaient sans pitié. Sympa, la révolution.

2037 : « Tous Carniv’ et/ou Omniv’ surpris en plein meurtre et/ou en train de dévorer toute substance provenant d’un être vivant subira une accélération de son Cycle de Vie. Il servira le temps de quelques cycles puis rejoindra le Grand Minéral, afin de subvenir au besoin du grand Vegan ».

Cette loi mit le feu aux poudres. L’extermination mondiale de tous les carnivores – lions, rapaces, chiens, chats et tout un tas d’autres bestioles – fit exploser le monde dans une guerre mondiale qui dura moins de deux ans entre Carniv’ et Vegan.

2039 : « Loi Martiale Mondiale instaurée, traque et cantonnement de tous les Carniv’ et Omniv’ ».

Bien sûr, les Carniv’ ont perdu la guerre face aux nombres grandissants, au fil des âges, des adeptes du Grand Vegan.

Oh, certains étaient plus « flexitariens » que vegans, mâchant honteusement un petit bout de viande en cachette. Parfois sympathisants, parfois collaborant, souvent couards. Ainsi va le monde…

Joh avait fui au commencement des embrouilles. Beaucoup avaient fait comme lui, s’éparpillant loin des grandes métropoles, dans les montagnes, dans les forêts, mais loin des embrouilles.

Herv, lui, avait tout plaqué d’un coup. Grand chef étoilé, il se voyait encore en train de découper un faux-filet saignant devant ses clients hilares, pendant que les critiques véganes piquaient du nez sur leurs salades fades. « La viande, c’est l’âme de la cuisine », grommelait-il souvent. Mais Joh savait qu’Herv avait un secret : il avait dénoncé un collègue flexi pour sauver son resto. « C’était lui ou moi », avait-il avoué un soir, les yeux fuyants.

Kath rigolait toujours de ses voyages : « En Thaïlande, j’ai bouffé du serpent grillé en cachette, et en Inde, du poulet tandoori volé aux dieux ! » Mais sous ses blagues, Joh devinait la peur : elle avait fui après avoir vu un ami Omniv’ balancé par un voisin végan « repentant ».

Rôh, le colosse, n’avait rien dit ce jour-là sur internet. Juste un grognement : « Les miens bouffent depuis la préhistoire, ces écolos de salon comprendront trop tard. » Pourtant, même lui cultivait des patates pour « équilibrer ».

Klair et Stephano ? Amoureux fous, mais Stephano avait trafiqué des substituts de viande au marché noir. Risqué, pour des Flexitariens du dimanche.

Ils échangèrent des regards silencieux, obéissants aux ordres donnés par la voix métallique. Elle vociféra à l’ensemble de la prison que les prisonniers ayant atteint la fin de leur Cycle de Vie devaient rejoindre dans le calme la section Recyclage corporel. Les Gardiens Verts sortirent une quinzaine de détenus de la rangée plantée là. Aucun membre du groupe de Joh n’était sur la liste. Il avait fait en sorte d’être avec les autres sur le planning de récolte et non sur la liste du Recyclage. La Gardienne Verte n’était pas insensible à ses charmes et avait tenu ses promesses.

À l’annonce de leurs noms, les six comparses en combinaisons vertes marquées du logo officiel « Carniv’ » en rouge sur le dos prirent le chemin des Champs en compagnie de trois Gardiens Verts.

Le soleil cognait dur, et l’air puait le soja fermenté et la sueur rance. Joh trébucha sur une racine, un Gardien le rattrapa d’une poigne verte. « Avance, Carniv’ ! » grogna-t-il. Herv murmura : « Le plan tient ? La Gardienne est clean ? » Joh hocha la tête, mais son esprit vagabondait. Avant, les siens bouffaient comme des porcs : steaks quotidiens, élevages industriels qui pourrissaient la planète. Les Vegans avaient raison sur ça. Mais ces crétins avaient tout renversé : extermination, champs interminables, Cycles de Vie accélérés. « On méritait une tape, pas la guillotine végane », pensa Joh. Kath pouffa doucement : « Hé, si on s’évade, premier arrêt : barbecue ! » Rôh ricana, mais Klair serra la main de Stephano, pâle : « Et si on finit engrais ? »

Le soleil leur fit mal aux yeux. Depuis de nombreux Cycles à travailler au Secteur des Jeunes Pousses en lumière artificielle, ils avaient déshabitué leurs yeux à la clarté extérieure.

Joh regarda devant lui : l’horizon était couvert de champs. Champs de blé, champs de soja, de maïs. Des légumes, des céréales, des substituts alimentaires pour nourrir la population mondiale. Les moissonneuses se chargeaient de la récolte et les dissidents servaient d’engrais. Ayant détruit des milliers d’années d’évolution sur un précepte stupide. Alors qu’il suffisait de réduire la surconsommation, la surexploitation, de revenir à un mode de vie plus simple. La technologie le permettait, mais une poignée d’avides crétins, seulement intéressés par leur nombril, en avaient décidé autrement. Toujours plus pour eux et rien pour les autres, comme des enfants dans une cour d’école.

Soudain et sans raisons logiques, les visages de Herv, Kath, Rôh et les deux amoureux commencèrent à se brouiller, comme un hologramme défaillant. La puanteur de soja se mua en odeur familière d’encens bon marché…

Joh s’arrêta, incrédule…

La crosse du Gardien s’écrasa dans son bas du dos… non, c’était le coussin qui glissait brusquement de son fauteuil à bascule. Déclenchant un retour au monde réel brusque et amer.

L’Auteur cligna des yeux : le soleil éblouissant fondit en lumière tamisée sur l’écran d’ordinateur. Son cœur battait encore la chamade, la sueur collait son t-shirt à la peau.

Puis un miaulement plaintif perça le silence. Marley, son chat, sauta du canapé et trottina vers lui, queue en panache, réclamant ses câlins matinaux et un petit-déjeuner gargantuesque.

L’Auteur se redressa lentement, un rire nerveux lui montant à la gorge. Le cauchemar s’évapora comme une brume ridicule. Il s’était endormi comme un épouvantail au milieu des champs.

« Mouarff !! P’tain, plus jamais je mange des légumes. P’tain d’cauchemar… » souffla-t-il. Mauvaise idée originale d’écrire un texte sur la viande…

« RÉCOLTES TERMINÉES »