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War On Mars (Part V)

Mars

Sur le plateau du direct de la chaîne gouvernementale Terra-One, les technobots finissaient mécaniquement l’installation des différents holo-écrans dernier cri. Les assistants biologiques couraient dans un désordre organisé, vaquant chacun à satisfaire quelconque investisseur.

L’opérateur/réalisateur suivait le protocole imposé par le gouvernement unifié. Il actionna un interrupteur sur sa console, cliqua sur deux boutons, croqua goulûment dans son bio-beignet au goût poulet. Il aligna la liaison satellite afin de différer le direct de quelques minutes, comme exigé par la censure officielle…

Sishanna, une belle femme aux cheveux noir de jais coupés court, vingt-cinq ans tout frais, trottait d’un pas assuré sur ses longs talons trop grands. Tout juste promue au rang 49-Ass-1ère, la plus jeune assistance-cheffe du principal sponsor de la chaîne, WAR-TECH — premier lobby de l’armement gouvernemental qui diversifiait ses financements —, Sishanna avait la lourde charge de veiller au bon déroulement de la rentabilité et surtout au respect des directives officielles. Arpentant les interminables couloirs des studios Terra-One, elle cherchait le nouveau présentateur homologué par le centre de Censure-Liberté.

Le lundi, en presque fin d’après-midi, elle avait reçu un holo-mémo de sa direction, impersonnel comme toujours, osa-t-elle penser. Pierre-trois De-Bonfami, énième assistant biologique, devait être remplacé au plus vite avant le direct des grands jeux du samedi soir.

Aucune explication, juste un numéro de commande auprès de la société Life-Print Industries. Au matin, en tant que 49-Ass-1ère, elle se devait d’être présente avec le service de transport pour réceptionner la marchandise. Les employés n’avaient eu d’yeux que pour la jeune femme, ce qui avait accéléré la production du sujet télévisuel. Sishanna connaissait son charme attractif et en jouait plus que de raison.

Elle offrit en remerciement, aux gars de la maintenance biologique, son plus beau sourire hypocrite et lâcha un clin d’œil aux couleurs changeantes selon la lumière. Petit cadeau avec sa prime d’embauche qu’elle s’était offerte : une petite modification génétique et hop, +5 en charisme.

Ayant fait déballer le numéro BF-4 dans la loge du plateau 9, en attendant d’activer les données transmises par le bureau officiel, Sishanna se laissa tenter par une Synto-verveine avec la préparatrice-décor, 45-PRE-1ère, Amina, descendante de l’ancienne Union Afro-européenne, depuis peu enfin rattachée au gouvernement unifié. Leur conversation tournait exclusivement sur les jeux du soir et Amina proposa à la jeune femme une partie de Pariage avec pronostics et Vegan-Champ-bio…

Lorsqu’elle se rendit compte qu’une bonne heure avait filé dans les méandres du temps, Sishanna trotta à la recherche du tout nouveau présentateur homologué par le centre de Censure-Liberté. Elle pesta en consultant son holécran. Le signal GTPS (Global Terra Positioning System) de Pierre-quatre clignotait quelque part entre le Plateau 9 et les latrines VIP, mais le studio était un véritable labyrinthe de câbles et de vanités botoxées.

Pendant ce temps, à l’intérieur du Rob-loge, Pierre-quatre admirait son reflet sous trois angles différents. Il se curait les dents avec un ongle trop bien manucuré, l’œil vitreux.

— Nan mais sérieux, regardez-moi cette mâchoire, lâcha-t-il à l’adresse du petit drone de maquillage qui tentait désespérément de masquer ses cernes. C’est de l’art, mon pote… Le Pierrot BF, c’est le futur de la « bogossatitioude… » De-Bonfamil n’était même pas son vrai nom, ça faisait plus pro, plus « led’git » avait dit Kilber, son agente assermentée de niveau 2.

« De-Bonfamil, avec ta gueule, tu pourrais vendre de l’eau à des poissons », répétait depuis une semaine la sexy Sishanna… Il ricana, un rire gras qui se termina en quinte de toux baveuse.

— C’est quoi ce délire avec le script ? « Unité Planétaire », « Sacrifice héroïque »… Gnagnagna, c’est trop long leurs mots, là. On peut pas juste dire : « Les gars, c’est la fête, achetez des flingues, sponsorisez des concurrents… » ? C’est de ça que les gens veulent, hein ?

Prenant la position d’un cowboy célèbre, il tenta un clin d’œil à son miroir, mais sa paupière, encore sous l’effet de l’Euphory-Tech, resta bloquée à mi-chemin, lui donnant l’air d’un caméléon exotropique.

Sishanna déboula dans la minuscule loge en faisant claquer la porte coulissante. Elle s’arrêta net, une grimace dégoûtée tentant d’abîmer son ravissant visage. Le « produit-clone » était vautré sur son siège, une tache de gras synthétique sur son costume en fibres de microalgues, en train de se battre avec le Bras-saupoudreur automatisé.

— BF-4 ! On est en direct dans une heure ! Qu’est-ce que tu fous ?

— Oh, doucement la miss, répliqua Pierre-quatre en se grattant l’entrejambe sans aucune gêne. Je peaufine le matos… cligna-t-il de l’œil valide. On n’envoie pas un Spacio-Navet sur la piste sans un coup de polish, tu captes ? Re-clignement…

— Tu veux être une star ? grinça Sishanna. Tu veux que ton nom soit reconnu ? Il ne dit mot et baissa la tête comme il le ferait devant un certain empereur des anciens temps…

Elle s’approcha, sortit un petit stylet laser de sa poche de veste et le pointa vers la nuque du présentateur.

— Hé ! Tu fais quoi avec ton jouet ? Je suis une star, je te rappelle, j’ai des droits de…

…Ssssssssh… Tic, tic… Le stylet émit une fréquence courte et aiguë. Le corps de Pierre-quatre se raidit instantanément. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites avant de se fixer sur Sishanna. Toute trace des restes vulgaires de la bringue du milieu de semaine — avec la grosse quantité d’Euphory-Tech qu’il s’était mise dans les neurones et qui marquait son visage repensé comme s’il s’était fait défoncer par un mur (il avait ri intérieurement à sa blague). 

— disparut… Le rictus idiot s’effaça pour laisser place à un masque de sérénité absolue. Ses épaules se redressèrent, son expression devint celle d’un homme qui a lu toute la bibliothèque du monde en une seconde.

— Activation du protocole « Élite-Orateur » terminée, annonça une voix synthétique s’échappant d’un petit haut-parleur du holécran de Sishanna.

Protocole Autorité-311070 / Life-Print Industries / Censure-Liberté-activation……… …….. ……Bip…

— Pierre-quatre ? demanda la jeune femme en ajustant sa propre veste.

Le présentateur reprogrammé se leva avec une grâce presque surnaturelle. Son sourire étincelant, beaucoup trop éclatant, lui donnait presque du charme, pensa la toute nouvelle Sponso-assistante. D’un geste mécanique, Pierre-quatre replaçait une mèche-à-la-Kent. Il prit la main de la jeune femme et inclina légèrement la tête, sa voix s’étant transformée en un baryton velouté, digne des plus grands tragédiens pré-modernes.

— Chère Sishanna, susurra-t-il d’une voix suave. Je vous prie d’accepter mes excuses les plus sincères pour ce fâcheux contretemps. Les citoyens ont besoin de repères, et je suis prêt à leur offrir le plus beau des spectacles.

Sishanna sourit, ses yeux aux couleurs changeantes brillaient d’une lueur satisfaite. Sa première semaine commençait comme sur un skate-Gravit… Aucun problème insurmontable en soi. Son supérieur serait satisfait et une promo pourrait lui permettre un autre bio-cadeau…

— C’est beaucoup mieux comme ça. Allez, go…. go… go. Mon cher P4, nous comptons sur toi… dit-elle en se dirigeant vers le plateau réservé pour l’événement mondial, diffusé jusqu’aux confins des colonies du système Terra…

……………SHHhhh………………….CRRRR………..CRRRRIIII…………………CRRSHHH……………………….BIP…..

À des millions de kilomètres, loin du confort climatisé de Terra-One, le signal du direct peinait à traverser les tempêtes ioniques qui couvraient la surface de la planète rouge, avant d’être capté par une antenne bricolée, dissimulée sous le dôme de poussière du site Ares-Legacy.

Là, dans les entrailles de ce qui fut le premier avant-poste humain il y a quinze ans, l’air ne sentait pas le bio-parfum, mais la sueur froide et l’oxygène recyclé jusqu’à l’écœurement. La vétusté et l’état d’abandon de l’ancienne navette plaçaient son repaire hors des radars de la Compagnie propriétaire de Mars.

Borislava fixa l’écran grésillant, aussi vieux qu’elle. Son regard aux pattes d’oie montrait toute la détermination et la colère qui bouillaient en elle depuis si longtemps.

Le visage de l’idiot-utilisé Pierre-machin, lisse et trop parfait, apparut. Elle serra les poings, ses phalanges blanchissant sous la peau parcheminée. Elle ne voyait pas un présentateur, elle voyait le système qui avait dévoré son compagnon durant la Grande Purge. Son amour de jeunesse n’avait pas eu de chance. Pourchassé, traqué, ayant échappé aux pièges tendus, pour finir trahi par une petite erreur de jugement. Il n’était plus qu’une statistique, une tache de couleur effacée par les nettoyeurs de la Coalition, comme tant d’autres des « Justes »…

— Arf, juste bon à crever, souffla-t-elle par nostalgie.

Son thé était froid ; comme à son habitude, elle souffla par réflexe dessus.

— Regardez-moi ce pantin, cracha une voix derrière elle. Le vieux sas intermédiaire chuinta lourdement, tel un asthmatique après un marathon à zéro G…

Deux silhouettes émergèrent de l’obscurité de la station. Les seuls autres survivants de la cellule de 2031. Un colosse à la barbe blanche et au tatouage tribal déposa sa lampe frontale sur son socle de recharge. Une jeune femme au look androgyne entra à son tour dans le « QG », sanctuaire de leur inspiratrice.

— Du nouveau ? interrogea de son siège Borislava.

Peu d’entre eux avaient rejoint la rebelle dans l’œuvre de toute une vie. Ils étaient les spectres d’un monde que le direct de Sishanna tentait d’enterrer sous des slogans publicitaires.

— Ils annoncent une « neutralisation » dans le secteur Olympus, Borislava, reprit le tatoué en pointant un radar tactique détourné qui pulsait ses informations sur les visages attentifs. C’est Josh. Ils vont l’envoyer au casse-pipe pour faire de l’audimat.

Borislava ne répondit pas immédiatement. Elle caressa une vieille photo numérique dont les pixels se délitaient. L’image souriante d’un enfant gâté, oublié de tous, passait d’une main à l’autre. Le système croyait avoir gagné en exportant sa corruption sur Mars. Il ignorait que dans les vieux sites oubliés, les racines de la colère étaient plus profondes que le pergélisol martien.

— Laisse-les faire leur show, murmura-t-elle d’une voix rauque. On ne réveille pas un peuple avec des discours, mais avec un court-circuit général. Et le court-circuit, c’est nous…

— Margot, ma chérie, préviens les autres : qu’ils soient prêts pour l’exfiltration…

Les lumières clignotantes emplissaient le vieil abri spatial. Le souffle tiède du recycleur d’air obsolète pesait sur leur conscience comme un pied sur la gueule…
 
A suivre…

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