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Une ambition dévorante

13h45

… Arf, cette conne m’a fait mal… elle m’a mordue, sans raison, comme ça… Une folle furieuse, merde, je saigne en plus. Saleté de clodo… Je vais demander à cette gourde de Madeline de téléphoner à mon avocat. Je suis sûre que je peux attaquer le café pour agression… Ils ne savent pas gérer leurs clients… Arf, ça fait mal… »

 

— Bonjour Maurice, c’est le chaos aujourd’hui… Ne laissez personne passer cette porte, dis-je au gardien en attendant l’ascenseur.

 

… Pourquoi il me regarde comme ça, cet idiot ??

 

… Je lâche le mouchoir en soie appuyé sur la plaie, sur mon bureau d’angle.

 

… Mer…credi… La tache bordeaux au centre est curieusement épaisse, presque figée ? Aïe, je suis sûre qu’elle était infectée par un truc dégueu… Bon, tant pis pour mon tailleur, je le passerai en frais de réception…

 

… Regarde-moi ces imbéciles, des fourm… Non, de stupides hamsters… Arf…

 

… Depuis la verrière du dixième étage, je laisse mon regard glisser sur le monde d’en bas. La ville semble tourner au ralenti sous un ciel de plomb. Un bourdonnement sourd monte du parvis. Les gens s’agglutinent près des bouches de métro, les voitures klaxonnent plus que d’ordinaire, créant un embouteillage monstrueux sur l’avenue.

 

… C’est quoi ce bordel en bas ? Encore une grève sauvage ou une alerte au colis piégé ? J’espère que rien ne va ruiner la réunion de l’après-midi… Arf, j’ai faim…

 

… Je quitte mon bureau pour traverser l’open space. Mes hamsters sont agités. Pas sur leurs tableurs, bien sûr, mais sur leurs téléphones… Encore des feignants que je vais te les… Mon chef compta, Lambert, chuchote, le visage tendu. Quand je m’approche, l’équipe se tait brusquement. L’ambiance est lourde, électrique. Ils ont peur…

 

… Peur de mon plan de restructuration demandé par la filiale Sud qui est tombé ce matin, j’imagine ?! Ils sentent que le vent tourne et que les places vont valoir cher. C’est une excellente chose. La peur maintient la discipline… Sniff, sniff, c’est quoi cette odeur… Hum… appétissante…

 

…. Je vais te faire sauter tous ces idiots… Ce crétin de Lambert, en premier, je ne peux plus voir sa tête de mangouste, fouinant toujours… Avec ses petits yeux vicieux… Brrr, j’en ai des frissons de plaisir…

 

— Madeline, apportez-moi le rapport annuel. Et appelez Maître Ecornifle. Je veux ce Starbucks au tribunal avant la fin de la semaine…

 

… Ma secrétaire lève les yeux. Elle ne bouge pas. Sa bouche s’entrouvre, elle fixe mon bras, puis ma main posée sur le coin de son bureau. Elle a cette lueur d’incompréhension paniquée dans le regard, celle qu’elle prend quand elle craint pour son poste.

 

… Ça gratte… Merde…

 

— Ma… Ma… Madame Hozkada… vous… vous allez bien ? Vous saignez…

 

— Mon bras va très bien, Madeline. Le rapport, s’il vous plaît.

 

… Mon ton se voulait impérial, autoritaire, mais le son qui est sorti de ma gorge était étrangement sourd, sec. Comme si mes cordes vocales étaient tapissées de feutre. Arf, manquait plus que ça, une laryngite ou un autre truc chopé dans l’air, probablement contracté à cause de la clim’ défectueuse de la tour, ils vont m’entendre à la maintenance…

 

… Aïe, c’est quoi cette chaleur diffuse qui grimpe dans mon bras. Comme… une pulsation lourde. Un second cœur qui cogne sous mes veines. Et puis, la démangeaison s’installe de plus en plus. Pas sur la peau. Juste dessous. Je suis sûre que cette femme m’a refilé une maladie disparue… Merde…

 

… Au travers des vitres de mon bureau, je peux voir mes hamsters disciplinés fixer les écrans de leurs smartphones. Mais qu’est-ce qu’ils foutent, ces cons ? Ils vont m’entendre…

 

… C’est quoi ce truc ?

 

— Madeline ? dis-je en pressant l’interphone de mon bureau.

 

— Oui, Madame ? me répond cette gourde, de sa voix fluette…

 

… Je vais te la dégager aussi, celle-là…

 

— Heu… Il y a un problème médical, apparemment, Madame… C’est sur toutes les chaînes d’info. Ils disent qu’il y a un événement sanitaire en cours. Et qu’il vaudrait mieux rester chez nous…

 

… Rester chez soi ? C’est quoi encore cette connerie ? Et le chiffre d’affaires, et le bilan, elle est conne ou quoi ?

 

— Pas question, aujourd’hui est un jour important… Et, Madeline, appelez la maintenance et demandez-leur de voir ce qui se passe avec la clim’… Il y a comme une odeur ici… Hum… Enivrante…

 

… Je ne suis entourée que d’incapables… Heureusement que tout finit aujourd’hui.

 

… Je regarde mes hamsters qui s’agglutinent contre la verrière. Un hélicoptère passe si près que les vitres vibrent dans leurs cadres et menacent d’exploser. J’ai mal partout et le bruit me parvient pourtant étouffé, lointain, comme si j’avais la tête plongée dans une eau saumâtre… J’ai encore faim…

 

… Une dernière fois, j’appuie sur l’interphone et lance avec colère :

 

— Madeline, dites aux autres qu’ils retournent à leur poste ! Sinon… les rumeurs de licenciement pourraient s’avérer très vite fondées… s’ils abandonnent leur travail ainsi ! C’est un ordre… C’est quoi ce laissé-aller…

 

… Une drôle de sensation, vicieuse. Des milliers de filaments microscopiques s’entrecroisent en une douleur rampante. Je frotte mon avant-bras sur l’acajou du bureau. La morsure de cette folle me lance. Je frotte à m’en arracher l’épiderme, mais le contact du bois ne soulage rien. Rien… riiiien…

 

… Arggg ! Une faim subite me tord l’estomac. Une crampe aiguë, une morsure violente qui me plie en deux. C’est absurde, mon déjeuner date d’à peine deux heures. Mais mes entrailles réclament autre chose. Quelque chose de lourd, de chaud… faim…

 

— Calme-toi, Sophie…

 

Tu en as bientôt fini avec ces idiots… Pour me calmer, je vais taper une note de service. Exiger le retour à l’ordre et en virer quelques-uns… Lambert en premier… Mais mes doigts… pourquoi mes doigts s’abattent-ils sur le clavier comme des bâtons rigides ? Ils sont gris. Mes cuticules virent au violet, c’est grotesque. L’écran me nargue et sa lumière me brûle les yeux.

 

« Optimisation des ressources. »

 

… Non. J’ai écrit « Op-ti-m-m-m ». Le mot reste bloqué dans l’appareil. Ma pensée s’enraye sur la syntaxe. Un court-circuit. Une surcharge cognitive. La fatigue du trimestre, évidemment. Rien d’autre…

 

… La tension monte d’un cran dans l’open space. Les voix deviennent stridentes. Quelqu’un crie que les bus sont coupés, que l’armée va intervenir…

 

… Mais, mais… Qu’est-ce que j’en ai à faire de leurs transports ? Ce sont de tout petits esprits étriqués. Salariés sans ambitions, trop dociles. Incapables de voir le tableau d’ensemble. Ils ne voient rien. Ils m’irritent… Autant que cette morsure…

 

… Je me lève pour claquer ma porte et m’isoler. Mes jambes… mes escarpins « Or De-Pry » glissent sur le parquet. Non, ce ne sont pas les chaussures. Ma jambe droite refuse l’ordre. Elle traîne. Un poids mort, asymétrique, qui sabote ma démarche impériale… Que de bruit !!…

 

… Et puis, cette odeur… D’où vient-elle ? Elle s’infiltre sous ma porte, épaisse, insupportable. Ce n’est plus le parfum bon marché de Madeline. C’est une effluve chaude, ferreuse presque… Hum… organique, voilà. Une signature thermique qui bat sous la peau. Des muscles gorgés d’anxiété qui ne demandent qu’à être audités. Mon estomac se contracte dans un spasme de pure jalousie. Ma salive change. Épaisse. Acide. Gluante. Elle m’échappe, perle sur mon menton sans que je puisse la retenir… J’ai faim…

 

… Tiens, il fait sombre… Arrrrh !! J’ai mal à la tête… Pourquoi ces idiots crient comme ça… Le mal de tête redouble… Hurlements stridents… Battements dans mes tempes… À travers les vitres de l’open space, je discerne à peine leurs visages… Pourquoi ils se décomposent ? Des animaux sans valeur, ridicules.

 

… Ohhhh, mon bras saigne encore… Et si je goûtais pour voir… ?

 

… Exaspération… Je vois des silhouettes floues, ma mâchoire craque, mes dents me font mal… Mais pour… quoi regardent-ils les escaliers ? Ça bouge trop, mes yeux me piquent… Putain, maintenant ils se bousculent, courent vers les issues comme du bétail à l’abattoir…

 

… Hahaha !!! La panique est totale, mais c’est quoi ces im… im… imbéciles… Ils s’effondrent trop sous la pression… Des maillons faibles… Des profils non rentables… Bientôt virés, tous… Plus mal au bras…

 

… Lambert me dévisage au travers de la plaque froide qui nous sépare… Moi, je n’ai plus froid… La fièvre s’est évaporée, remplacée par un vide abyssal… Un gouffre à remplir… Cet idiot me regarde avec… son regard d’idiot… Mon estomac gargouille…

 

… Madeline se tient derrière lui et je n’entends pas leurs cris… Ils gigotent comme les Sky Dancers de la station… Leurs bouches s’agitent, tordues par la terreur que je devine dans leurs yeux… Mais qu’est-ce qui s’passe… Merrrrd………..

 

… Mes pensées… le vide… Je… J’arrive pus à réfle… Elles se fragmentent, se détachent comme des feuilles… mortes… Le budget, la fusion, l’avocat… la clocharde… tout ça, c’est quoi ? Des mots… Des bruits sans importance… Une obsession me tord l’esprit… Manger… faim colérique… Exigence absolue de matière… Les odeurs me font frissonner de désir…

 

… Nouveau trou noir… Le temps se liquéfie… J’ai oublié ce que je fais devant la fenêtre. Il me semble… qu’il y a de la fumée dans le bâtiment d’en face… Un coup de feu ?? Ma tête… mal… Encore… Ça résonne…

 

… Mes os du visage… un craquement sec… sinistre… faim… mes muscles maxillaires s’étirent, trop grands, trop loin… Je crois que… J’ai rompu l’articulation… Je laisse échapper un long soupir, mes poumons sont comprimés, c’est inconfortable, oui, mais je ne sais pas… pourquoi… tellement plus efficace…

 

… Oh ! étrange… je… Qu’est-ce que je fais devant la porte vitrée… de mon bureau… Un blanc… Une seconde ? Une minute ? … Je suis debout… Vraiment faim… Plus mal…

 

… Quelque chose que je suis sûre de connaître passe en courant, en hurlant son angoisse… Lamb… un truc comme ça… Je vois sa carotide… Elle bat… Elle cogne frénétiquement contre sa chemisette blanche… Une pulsation de… de gourmandise… J’entends les battements paniqués de son cœur… Il me donne encore plus faim, comme un appel… Irrésistible…

 

… La femme, je sais que c’en est une, comment, aucune idée ? Elle me regarde avec effroi, je sens sa peur au travers du truc glacé que je caresse de mes doigts… Noir, alors que je n’aime que le rouge… Je crois…

 

… Que me montre cette créature horrible ? La porte bouge…

 

… Oh ! Un liquide chaud coule entre mes… jambes… C’est ça qu’elle…

 

… Faim… Une cible… Un flux tendu me tord le ventre… Je veux la saisir, la consommer… Mes mains grises… pourquoi mes mains ne savent-elles plus ouvrir les portes ? Les doigts ne plient plus… mes ongles sont noirs… Je frappe de tout mon corps… La cloison tremble… Encore… Encore… Le verre doit céder. .. arrrrrh…

 

… Où sont les murs ? Des visages défilent dans un brouillard de néons clignotants… Mal aux yeux… Des morceaux de bras qui s’agitent… Manger… Des mèches de cheveux… Des cris étouffés qui me transpercent les tympans comme à travers une cloison de béton…

 

… Moi… Froid dedans… Besoin… Prendre… Maintenant…

 

… Perdue… Le fil se rompt… Qui suis-je ? Plus de passé… Plus de nom… Plus de… Moi… Pas penser… Lumière… Éclats blancs… Flashs… Tapis rouge… Moquette rouge… Non… C’est liquide… Chaud… Épais… Bon…

 

… Je suis à genoux. Mes mains… mes mains sont enfoncées profondément dans le mou… C’est tendre… Mes doigts grattent… fouillent… arrachent la peau avec une fluidité retrouvée… Sous moi… tissu bleu… jupe droite déchirée… Ma…deline…

 

… Son visage… Madeli…ne… n’existe plus… Virée.. Miam… matière première… Arg… fraîche… fumante… Sang… Idéale… Je la porte à ma bouche à pleines mains, le menton ruisselant… Je dévore… Les dents claquent sur l’os, impatientes… Le goût est parfait… Métallique… Pur… La seule rentabilité qui compte désormais… Le profit absolu.

 

… Ma langue est morte. Mes mots sont morts. Seule… faim… subsiste…

 

… Man…ger…

 

… Chaiiiiirrrr fraiii….chhh….

 

… Cer…voooo !!! …

 

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