Suite... toujours en cours d'écriture... Bonne lecture...
La Marche des Morts-Debout Part 3
Chapitre 12 : A l’origine
La nuit était tombée sur le campement en même temps que la tempête, mais personne ne dormait. Autour du feu central, serrés les uns contre les autres, luttant contre la cruelle morsure du froid, la plupart des membres du convoi, en âge de veiller, écoutaient le chant mélancolique, d’une gamine d’une quinzaine d’années. Un petit orchestre, fait de bric et de broc récupérés au fil du temps, accompagnait la jeune artiste. Sa voix était douce, empreint d’une maturité trop vite acquise. Le vent avait cessé d’hurler dans les esprits, comme pour écouter la mélodie…
♬ « La Marche des Morts-Debout » ♬ *
(Couplet)
Notre foyer est loin, la terre en mouvement,
Marche vers notre fin, dans le souffle du vent,
Sous nos pas, le monde tremble et se déchire,
Avance dans notre ombre, décidés à souffrir.
Le mur de cendres monte, monte, monte,
Restes de poussières emplis de votre honte.
(Refrain)
Ô Marche sans repos, ô sillage des forts,
On porte la vie sur la route des morts.
Que la faim nous traque, que le ciel nous oublie,
Tant que nos mains se tiennent, on défie l’agonie.
On ne s’arrêtera pas, on ne ploiera pas le genou,
Car nous sommes la flamme… nous restons les Morts-Debout…??
Gill, se tenait assis, sur une souche fraîchement coupée à quelques mètres hors du cercle de chaleur et de lumière. Il alluma son pétard et laissa disparaître sa première bouffée dans le ciel nocturne. Il balançait les pieds en rythme du chant désabusé. Dans la pénombre Joh, était entrain de nourrir le bon vieux Dambo, recouvert d’une chaude couverture de laine et de fourrures. Ils se tenaient ensemble dans le silence de la nuit.
Il ne détourna pas la tête des festivités, lorsque Joh l’interpella :
— A quoi tu penses ?
Son cadet tira une plus longue taffe et manquant s’étouffer, lança à son frère, dont il ne percevait qu’une vague silhouette faiblement éclairé par la braise de sa cigarette :
— C’est la première fois que tu sépare autant la team… Je me demande juste, pourquoi ?
Le paisible pachyderme remua lentement sur ses pattes, changeant d’appuis, cherchant à répartir son poids sur le tapis de fourrage qui servait à le protéger du froid. Joh flatta l’animal tendant la main chargé de graines, la trompe récupéra le contenu avec dextérité et gourmandise. Gill, n’intervint pas, laissant son frère réfléchir à sa réponse… Il savait que ces temps morts précendants « La » réponse aux questions posées étaient plus que nécessaire…
— La situation est… L’aîné réfléchit puis continua… Vraiment grave, p’tite frère… On manque de bouffe et de tant d’autres trucs impo…indispensables…
— Tant que ça ? Interrogea le fumeur en écrasant contre la souche, dans une explosion de mini-braises la moitié de son joint. Il espérait le finir plus tard…
Joh approcha un peu plus de son frère, il s’essuyait les mains sur son vieux pantalon de velours noir. Les lueurs dansantes du foyer dessinaient des ombres sur le sol piétiné par le convoi. Dans le halo de lumière, sa silhouette sortie de la nuit, lui donnait un petit côté mystique. Ce qui fit sourire son petit frère.
Joh attrapa le pétard éteint et le ralluma avec la carotte de sa propre cigarette, avant de jeter celle ci dans le lointain. Il souffla un long nuage de fumée euphorisante.
— J’ai fait le tour des réserves avec Herv, et bordel, parce qu’il fait de vrais miracles et que… — Après un court temps d’arrêt — … Y a plus rien… Que tchi… Juste quelques lapins ramenés par les p’tits gars aujourd’hui et deux, voir trois jours en rationnant, de légumes…
Il tourna la tête en direction du centre de leur unique et salvateur endroit, qu’ils appelaient « Maison ». Tendant le joint à son frère, Joh ajouta :
— Pareil pour les bêtes… Même dilemme… Soit on abat une ou deux vaches et on nourrit tous le monde pendant quelques jours, mais on abandonne plusieurs véhicules. Soit, et j’ai plus le choix, on multiplie les expéditions…
Gill, ne discernait de son visage, qu’une paire de prunelles scintillantes dans les ténèbres. Tirant sur la taffe-de-cowboy qu’il avait fais passer, il sentit un léger tressaillement parcourir son échine, attendant patiemment la suite de la catastrophe.
— Akhi est venue me voir ce soir…
La jeune chanteuse avec laissée sa place à un gosse qui tapait énergiquement sur un bidon de plastique blanc-sale. L’insouciance qui flottait dans l’air, fit sourire les deux Grands, aussitôt remplacer par une mine renfrognée.
— Les médocs aussi vont manquer… Le ton employé reflétait tout le poids qui pesait sur ses épaules. Le froid va devenir plus… Il hésitait à dire les mots… sélectif, tu vois ?… Les plus jeunes, et nouveaux Marcheurs, nés cet été ne sont pas assez préparés à ce qui nous att…
Gill baissa les yeux et lâcha un :
— Merde…
— Tu me comprends, hein ? Je n’ai pas le choix… Un court et lourd silence, s’installa entre eux, finalement troublé par la cacophonie de chants et de rires venant de leur famille réunie ensemble autour du feu, unis envers et contre tout…
— Wouai, je comprends…… répéta Gill d’une voix sourde. Mais les envoyer là-bas, c’est pas juste les préparer, Joh. C’est les jeter dans la gueule du loup pour voir s’ils savent mordre.
Il désigna du menton le gamin qui s’escrimait sur son bidon avec une joie féroce.
— Regarde-les. Ils rient parce qu’ils ne savent pas que le « Serpent » a le ventre vide. Ils pensent que la Marche est une fatalité, pas une agonie.
Joh ne répondit pas tout de suite. Il récupéra le joint du boût des doigts de son frère. La fumée restait suspendue dans l’air glacé, comme un spectre dansant.
— On était comme eux, tu te souviens ? souffla Joh. Au début. Avant que le monde ne devienne cet espèce de linceul sordide. Nous aussi, on croyait encore les « gouverne et ment » à la télé, que quelqu’un allait venir nous chercher. Un hélicoptère, une armée, n’importe quoi… On attendait…, on espérait…
Gill eut un rire sec, dépourvu de joie.
— On a attendu trois jours. Les trois jours les plus longs de l’histoire des hommes et les trois plus rapides jamais imaginés, pour détruire ce qu’il avait fallu des siècles à construire.
Joh hocha la tête. L’évocation de ce passé semblait soudain plus pesante que le manque de vivres. C’était là, dans ce silence entre les rires du camp et le sifflement du vent se rappelant à l’ordre et le rôle qu’il détenait, que Gill déclama, soudain enjoué :
— P’tain, tu m’a cassé mon délire… Brrr !! Ça caille, tu viens ??
Joh, le regardait rejoindre le cercle de survivants agglutinés en un groupe compact et somnolant.
— J’arrive… Un dernier regard sur le tranquille Dambo et il emboîta les pas de son frère. Le sol, fait de boue et de neige retournées par le piétinement général, reprenait lentement sous les assauts d’Éole, sa dureté sibérienne. Les sifflements des guetteurs, postés tout autour du convoi, aux abords de l’ancienne capitale déchue, indiquaient que le calme et la tranquillité ne serait pas troublés… Du moins pas ce soir, ironisa-t-il pour lui même avant de s’installer pesamment auprès des autres… Il se glissa auprès de son amie et capta sa chaleur corporel opportune.
Akhima qui surveillait la cuisson d’une infusion aux herbes odorantes, dans une marmite cabossée, servait d’édredon confortable et chaleureux à une demi-poignée des plus jeunes encore levés, engoncés dans une épaisse fourrure d’ours. Certains luttaient contre un sommeil, pourtant désiré, d’autres avaient déjà plongés dans les méandres de l’oubli.
Elle posa une main apaisante sur l’épaule du vieux guide, sentant la tension qui lui nouait encore sa conscience. Ses trapèzes et sa nuque, tendue comme la corde d’un arc. Il laissa tomber un râle de plaisir sous les doigts agiles qui parcourait son dos frigorifié, apaisant temporairement ses angoisses. Le cercle des flammes s’étaient peu à peu resserrées autour de lui, quelqu’un rajouta quelques bûches.
Un silence feutré s’installa, seulement troublé par le crépitement du bois sec et le sifflement de la vapeur s’échappant de la marmite. Le vent chargé de mort glacée était reparti au loin, lutter contre les arbres des forêts d’un Oblast oublié.
C’est alors qu’une silhouette, plus fine et plus agitée que les autres, se redressa du groupe de dormeurs.
« Space », le reconnu aussitôt le plus tout jeune dirigeant. C’était un gamin d’à peine dix ans, né dans le convoi. Aux traits anguleux, presque trop maigres, dont les yeux semblaient toujours fixer un point situé quelques mètres derrière la réalité. Il n’avait pas le regard des autres enfants, celui qui cherche la nourriture ou le jeu… Le sien semblait traquer des fantômes. Son visage était peinturluré de couleurs et de nombreux bibelots d’avant ornaient ses cheveux longs et sales…
— Pas touche, c’est mes racines, claironnait il quand l’heure du bain sonnait pour l’ensemble du groupe. Question d’hygiène, instauré par le vieux Maurice et perpétué par les trois Grands.
« Space » Il avait été surnommé ainsi parce que, selon Gill, il avait « plus d’espace entre les neurones que de bon sens », mais Joh y voyait surtout une curiosité dévorante que le monde de cendres n’avait pas encore réussi à brider.
Il fixa derrière Joh, puis dériva son regard sur l’horizon nocturne, au dessus du faîte des arbres, on pouvait discerner les ruines squelettiques de la capitale qui se dessinaient en ombres chinoises au loin dans les ténèbres.
— Joh ? murmura-t-il, sa voix brisant la quiétude du foyer. Le vieux guide ouvrit un œil, encore embrumé par le massage d’Akhima.
— Oui, Space ? marmonna sincèrement, Joh.
— Tu… Tu… Tu peux nous re-raconter ?? Steu’p !
— Quoi, mon grand ? Joh sentit le pincement des doigts tièdes d’Akhima sur sa peau, comme un rappel à l’ordre.
— Arrête, tu sais que j’aime pas quand tu le taquine… Susurra t’elle à son oreille. Il lui sourit tendrement en seule réponse.
Joh soupira, un son long et caverneux qui semblait expulser toute la fatigue accumulée depuis une éternité, où tout du moins de la journée. Il se redressa doucement, libérant sa nuque des mains expertes et apaisantes d’Akhima, et fit signe au rejeton excentrique de s’approcher.
— Re-raconter, hein ? ironisa-t-il doucement, bien qu’il sache exactement ce que Space réclamait. Il savait quels récits, mainte fois contés, qui avec le temps et les circonstances c’étaient peaufinés, allégés, truquées des horreurs qu’ils avaient vécues. Il connaissait l’histoire qui fascinait encore, des plus grands aux plus petits.
Autour du foyer, le silence se fit plus dense. Même les plus jeunes encore en éveil, ceux qui luttaient contre le sommeil, ouvrirent un où les deux yeux curieux. Dans le convoi, les aventures de Joh et des deux autres anciens étaient plus que des contes, des histoires pour faire peur, c’étaient des boussoles, des règles de survie, de vie à suivre.
D’un geste de la main, Gill qui venait d’apparaître dans le cercle de chaleur et de s’asseoir au côté du jeune insolite aux dreadlocks, le poussa à continuer sur sa lancée.
Le gamin, un peu nerveusement pointa un doigt vers l’horizon invisible.
— La capitale.. De Ruzi, où je sais pu quoi ?… Bégaya t’il. C’était comme ça ? Avant ? Rassuré, par le sourire bienveillant de son auditoire, un flot de questions, sans liens apparents mais tous dirigés dans le même sens,
— Tu as dit une fois que avant, y avait plein d’endroit comme ça ?… Que les gens gardaient pleins de « mangé » dans des boites ? Et pourquoi on ne s’y arrête pas ? Gill dit que là-bas, y a des montagnes de trucs. Des machins utiles, du métal, des abris en dur… Si on se cachait dans un grand bâtiment, une semaine ou deux ? Juste pour que le froid passe ?…
Une braise explosa, faisant sursauter les quelques vaillants qui ne dormaient pas encore.
Joh fixa la petite cicatrice incandescente que la braise avait laissée en roulant au sol, créant de petites flaques de boue et de neige fondue autour des flammes.
Il prit le temps de réfléchir, laissant le silence peser pour que Space comprenne que ce qu’il allait dire n’était pas une légende, mais une mise en garde. Prenant une voix plus rauque, plus théâtrale, il déclama :
— Des boîtes de « mangé », il y en avait des millions, Space. On appelait ça des magasins. Des temples de verre et de béton où l’on entassait tout ce dont on n’avait pas besoin, mais dont on ne pouvait ce passer. Du lait jusqu’à plus soif, des bonbons sucrés, acidulés, trop sucrés, wouai !!
Space, se grattait la tête, faisant cling-cling ses babioles accrochées. Joh reconnu deux capsules de Coca, rouge délavé. Il se demanda, où avait bien pu trouver ces trucs le saugrenu gamin.
— C’est quoi des Bon Bon ?
La question était inhabituelle. C’était la première fois que quelqu’un s’arrêtait sur ce détail anodin. Avec un ton empli de dépit et une soudaine envie d’un carré de chocolat, Joh ferma les yeux un instant puis continua :
— Une chose que nous ne verrons plus… Un goût du passé resurgit sur sa langue, le suret d’un Langue acide P!k© ou la douceur d’un croissant aux amandes, comme s’il pouvait encore sentir…
— C’était du plaisir en petite bouchée, Space.Un peu comme les baies bleues que l’on trouve sur le chemin, tu vois de quoi je parle ? En réponse, il eu un signe affirmatif de la tête-brocante. .. Joh continua, souriant à l’image.
— C’était quelque chose qui ne servait à rien d’autre qu’à sourire et à te niquer ensuite les dents. Gaussa Gill, qui en était à son quatrième pétard d’herbes rigolotes.
Des ricanements endormis réagirent à la blague du vieux Fabricateur.
— Mais c’est aussi à cause de ça, de cette envie d’avoir toujours plus, qu’on a tout cassé. Chuchota une Akhima somnolente, couché sous la fourrure, la tête reposant sur les jambes de son Grand ami.
Joh se pencha un peu plus vers le gamin, les flammes dansant dans ses pupilles claires. Dans un élan de conteur, l’une des rares choses qu’il appréciait encore faire, il déroula son propos avec une froideur qui n’avait rien à envier à l’hiver environnant :
— On croyait que le monde était un garde-manger sans fin, Space, reprit il d’une voix qui s’était faite plus sourde, presque un murmure. On regardait des trucs débiles sur nos écrans, on voyait les gros titres défiler sur les chaînes d’info sans repos :
« Ce soir, en direct dans « L’HEURE DES PROUTS »— AFFRIQUE— L’événement exceptionnel que tous attendons… La mise en place de la « Solution Grise : l’arme ultime contre l’invasion de sauterelles » qui ravage les cultures dans le monde entier. Il fit planer, comme à chacune des soirées autour du feu, un silence, pour laisser les autres s’imprégner des mots…
— Nous, bin…On s’en foutait, on était jeunes, on pensait que c’était juste un nouveau truc technologique pour que la famine qui touchait de plus en plus de monde sur la planète, règle les problèmes causés par une autre « Solution, peu importe la couleur » qui obligeait une « Solution Grise »… Il tendit une main vers le feu, les doigts écartés, comme pour saisir la chaleur qui fuyait…
Dam’ Akhima, sentit l’amertume dans la voix de son ami. Elle se redressa en secouant sa magnifique chevelure noire pour chasser les quelques restes de sommeil qui pesaient sur elle…
…
Akhima, frotta lentement ses yeux. Elle sourit, d’un sourire blanc immaculé contrastant avec la noirceur du monde. Tous les regards étaient tournés vers elle, une tension palpable jouait avec les nerfs de l’auditoire encore en état de veille. Elle souffla doucement, plongeant ses yeux d’un noir de jais, contrastant avec la blancheur de la neige, dans ceux du jeune garçon en face d’elle et continua :
— On ne savait pas à ce moment là. On a vu les premières alertes sur nos… téléphones… Heu, ajouta t elle… Nos boites pour parler loin… avant que le contact ne s’éteigne pour toujours.
— Les derniers battements de cœur d’un monde qui n’avait plus aucune idée de comment s’arrêter. Compléta le vieux Fabricateur, d’une voix embrumée.
— Et puis… le silence du monde est venu… Murmura Joh, d’une voix pleine de douleur…
Akhima hocha la tête, le regard perdu dans la danse des flammes. Les enfants s’étaient blottis un peu plus contre elle, captivés par le timbre de sa voix qui contrastait avec le sifflement lointain du vent.
— C… C’était comment… avant… ? Re racontes nous…
La question venait d’une petite voix fluette installée de l’autre côté du feu. La Dam’ chercha du regard la source et ne distinguant rien d’autre qu’une silhouette floue au travers du rayonnement dansant des flammes, poursuivit.
— Heu… Le monde d’avant… Ok ! Répondit elle simplement. Gill lui assura d’un geste, tout son soutien en cas de…
La jeune femme laissa divaguer ses pensées pendant un court instant et souffla doucement, la gorge nouée par l’amertume :
— Avant… Avant on poussait les aiguilles de l’horloge du temps… Trop vite… Sans voir que le mécanisme était déjà en train de casser…
Dans la clairière qui leur servait de refuge, le cercle de fer et de chair, attendait dans une absence non feinte et totale de vent. Retenant leur souffle, les enfants-survivants attentif, étaient pendus à ses lèvres. Chacun connaissant l’histoire de nombreuses fois contée, sur le bout de leurs doigts gelés, mais tous étaient dans l’attente.
Joh bougea sur ses fesses, cherchant un confort chaleureux. Il poussa sa vieille amie d’une tendre pression sur la cuisse, à continuer.
— Wouai ! Ok… Le monde… Était beau mais fou et cette folie était contagieuse. Au début… « Y avait les dinosaures !! chuchota Gill, les larmes aux yeux de sa connerie, sous le regard dépité d’Akhima»… Les rires fusèrent dans la nuit.
— Vas y, petit malin lança t’elle avec malice à son vieux camarade qui baissa la tête, avant d’allumer une autre cigarette rigolote.
Space, ne la quittait pas des yeux, Concentré et déterminé à ne rien rater des détails.
— Pour répondre à ta question, mon chéri… reprit doucement Akhima en caressant les cheveux dreadés du gamin qui s’était rapproché d’elle. Oui, il y avait des milliers d’endroits comme cette… ruine, indiqua t’elle de la tête. Partout, des endroits comme ça, des… Comment dire… Des ruches, grouillantes de vie. Gill toussa.
Un court moment de répit, Akhima respira lentement, l’air glacée, fouettant ses neurone, chassant brutalement les quelques miettes de sommeil qui flottaient encore dans son esprit.
— Le monde d’avant était tellement lumineux que la nuit n’existait presque plus. Voir les étoiles étaient devenues un… privilège… On appuyait sur un bouton fixé au mur, et hop, de la lumière artificielle chassait les ténèbres.
Un oooh !, d’admiration générale parcouru l’assemblée infantile…
Elle continua, perdue dans les flammes de ses souvenirs :
— Les gens n’avaient pas froid. On vivait dans des boîtes en dur isolées, et l’eau sortait toute chaude d’un tube en métal, sans même avoir besoin d’allumer un feu.
Space la regarda, les sourcils froncés, essayant d’imaginer de l’eau chaude qui coule toute seule.
— Et pour le « mangé »… intervint Joh, sa voix rauque se mêlant au crépitement des bûches. C’était encore plus fou…. Les magasins étaient si grands qu’on pouvait s’y perdre. Des allées entières de nourriture et trucs pas utiles, venus du monde entier. Tellement de nourriture qu’on en jetait la moitié parce qu’on n’avait plus faim, ou juste parce que la boîte était un peu abîmée. Tu te rends compte ? On jetait de la viande et des fruits alors qu’on n’avait même pas fini de les cueillir…
Un murmure incrédule parcourut les quelques adolescents encore éveillés autour du feu. Jeter de la nourriture, dans leur monde de rationnement et de disette, c’était le plus grand des sacrilèges. C’était presque un péché… Même s’ils ne connaissaient pas la signification du mot.
— Le pire, grogna le Fabricateur euphorisé, le… le partage n’était pas une priorité. L’égalité n’était pas une valeur définie…
Un autre OOOh !! Outré, celui là, fit le tour du foyer.
— Et les gens ? demanda une petite voix semi-endormie, près de la marmite.
— Oh, les gens, sourit Akhima avec une pointe d’amertume. Ils étaient devenus paresseux, Space. On croyait que ce confort était éternel, que la Terre nous pardonnerait toujours de lui puiser ses forces, de sucer son sang, comme les Bats-des-grottes. Un frisson glissa sur les dos à l’évocation des chauves-souris. Elle appuya son dos contre les jambes de son vieux compagnon d’infortune.
— Et aussi, on passait notre temps à regarder des trucs débiles sur nos écrans nos boites à images… à vouloir le dernier gadget à la mode… Grinça t’elle…
Elle devina dans l’attitude qui semblait agacée du jeune Space, l’attente à son autre question… Le gamin fit tinter ses breloques en secouant la tête, peu soucieux des merveilles disparues. Il s’en foutait, de l’eau chaude et des lumières partout, c’était de la magie pour les morts. Lui, ce qu’il voulait, c’était comprendre le pourquoi, le comment et surtout, le monstre qui marchait depuis toujours, dans leur ombre.
— Mais, et la fin du monde… ? insista-t-il, la voix plus pressante. Pourquoi, on doit courir tout le temps ?… Pourquoi, on va pas dans les bâtiments ?… Pourquoi vous avez dit qu’on a tout cassé en trois jours ? Le flot de questions ne fût pas une surprise pour Joh. Il avait compris celui que tout le monde ne comprenait pas. Un garçon curieux dans un monde nouveau… Il comprenait… Et cela le réjouissait.
— Tu demandais pourquoi on ne s’arrête pas dans les bâtiments en dur… Écoutez moi bien, dit l’adulte au cheveux de jais.
— La planète était vivante, bruyante, pleine de lumières, surtout, elle était malade. Le monde, malgré les alertes, gardait les yeux fermés. Et puis, il y eu des famines, un mal qui rampait dans la crasse des villes et dans les racines de la terre.
Gill attisait le feu central avec un bâton, perdu dans ses souvenirs. Il ajouta calmement :
— Des guerres injustes, des maladies inconnues, et puis… Et puis, les sauterelles… Par milliers. Des nuages aussi monstrueux que celui de la Horde mais ne dévorant que… cultures et… Il songea à l’absurdité de son propos, prit un instant avant de poursuivre amèrement :
— Bref, les « gouverne et ment », comme on disait sur les Rézos, ont eu une idée de génie… Surtout… Immanquablement… de crétins.
— Ils ont pris des rats. Des millions de rats. Ils les ont modifiés, transformés en petits soldats biologiques. La « Solution Grise ». Ces rats devaient parcourir les égouts et les routes pour dévorer ce virus, pour nettoyer le monde de l’intérieur. C’était censé être propre. Chirurgical…
— Puis… Ils les ont lâchés dans la nature… « sous contrôle… » Arf ! Il brisa la branchette d’un coup sec… CRACK !!
Les quelques courageux qui luttaient contre l’oubli et le froid, sursautèrent.
— Et ça a marché, ils ont nettoyés le monde. Tout allait bien… Les dirigeants se touchaient la nouille… Applaudissements, congratulation et feux d’artifices… Hum, la Dam’, cœur du convoi coupa son vieux bougon d’ami :
—Sauf qu’au troisième jour, les rats n’avaient plus d’insectes à manger. Et quand un rat a faim, Space, il ne s’arrête pas… Ne retourne pas tranquillement dans son nid… Ils ont muté, se sont multipliés. Ils ont commencé à goûter à autre chose. À tout ce qui était chaud. À tout ce qui vivait et… Son ton devint plus grave… Et ils y ont prit goût….
Le silence autour du feu était devenu si épais qu’on aurait pu le couper au couteau. Gill, dans l’ombre, tira une dernière latte de son pétard et jeta le filtre dans les braises, sa silhouette restant immobile, songeuse.
— On a cru que les murs nous protégeraient, reprit Joh d’une voix sourde. On s’est enfermés dans ces fameux bâtiments « en dur ». Mais pour la Horde, un bâtiment n’est qu’une boîte de conserve géante. On était à l’intérieur, Space. On attendait les secours, on attendait que les sirènes nous disent que c’était fini. Mais les sirènes se sont tues. Et le grondement a commencé.
Il désigna du menton les ombres chinoises de la capitale au loin.
— Mais ces bâtiments en dur dont tu parles… ce sont des cages. La ville, c’est un entonnoir à malheur.
— On a essayé, au début. Des milliers de gens se sont barricadés dans ces « abris ». Ils pensaient que le béton les protégerait de la faim de la Horde.
Gill laissa échapper un sifflement entre ses dents, un bruit sec qui fit frissonner le gamin curieux. Il remarqua qu’ils n’ étaient plus que quatre encore réveillé, les autres avaient rejoins le royaume des sans-peurs.
— Ils ont juste fini en conserve, dévorés vivant, sans aucune portes de sortie, Space, lâcha-t-il sans détour et cruellement direct….
— Gill ! gronda Akhima avec un regard noir.
Joh reprit, sa voix plus douce mais tout aussi ferme :
— Ton oncle a une façon brutale de le dire, mais il a raison. S’arrêter, c’est mourir. C’est ce qu’on a appris le Jour de la deuxième bataille sensée nous sauver. Les bataillons formés des dernières armées encore debout… ont étés balayés en quelques secondes… Pchiiit, plus de défense… Dans un claquement de dents… Des larmes coulaient sur les visages des trois Grands. Space, se forçait lui aussi à ne pas laisser ses émotions profondément enfouit dans le cœur du Né dans le convoi.
— Avant ça, on croyait encore aux informations, aux types en costumes ridicules qui nous disaient que la « Solution Grise » allait tout régler.
Il se pencha vers Space, les lueurs du feu dansant dans ses prunelles fatiguées.
— Tu veux savoir pourquoi on ne s’arrête jamais ? Parce que la désolation de pierre et de métal que tu vois là-bas, c’est une prison… Un buffet à volonté pour les rongeurs. Ils n’attaquaient plus seulement les parasites, ils nettoyaient tout. Absolument tout. Les récoltes, le bétail… et puis le reste.
Space ouvrit de grands yeux, sa tête-brocante tendant de légers bruits métalliques.
— Le reste ? C’est… nous ?
Akhima posa une main douce sur la joue peinte du gamin.
— Tout ce qui générait de la chaleur, Space. Tout ce qui vivait. On a appris plus tard, par des bribes de radio avant le noir complet, que cette « Solution » se multipliait à une vitesse aberrante. Ce n’était plus des animaux, c’était une mécanique, une marée. L’humanité a perdu le contrôle en moins de quarante-huit heures. Quand les costumes-cravates ont enfin voulus utiliser l’armée, les casernes étaient déjà vides. Dévorées.
Elle marqua une pause, la marmite d’infusion lançant un dernier sifflement avant qu’elle ne la retire du feu.
— C’est pour ça qu’on l’a appelée la Horde. Vingt ans qu’elle avance en ligne droite, poussée par un instinct qu’on a nous-mêmes programmé dans leurs cellules. Vingt ans qu’on lui sert de gibier.
Le garçon tremblait, un mélange terrifiant, entre le froid sibérien et les images créées par son imagination. Il glissa à voix basse, une question qui le tiraillait :
— Et ?… Et c’est comme ça que… Joh coupa court, il connaissait la question.
— Oui, assura t-il au jeune garçon, le fixant intensément… Oui, c’est là qu’on a vu les premiers changement. C’est là qu’on a compris que le remède qu’ils avaient créé pour nettoyer leurs erreurs, leur propre avidité, était devenu plus vorace que la maladie elle-même… Et il était déjà trop tard.
Un frisson, qui n’avait rien à voir avec Éole, parcourut l’échine de Joh. Akhima cessa son mouvement, ses doigts restant posés sur la main du guide. Autour du feu, quelques yeux endormit s’ouvrirent, réveillés par le silence dramatique qui pesait sur la clairière et l’avenir en marche.
Space se tourna vers le « Grand », impatient d’obtenir des réponses à la multitude de questions qui l’empêchait de dormir..
— On ne s’arrête pas dans une tombe, Space, répondit Joh d’une voix qui semblait venir du fond des âges.
— Mais pourquoi une tombe ? On pourrait les réparer, non ? insistait le gamin avec cette logique innocente qui faisait parfois plus de mal qu’une blessure.
Joh soupira, redressant son buste. Il plongea son regard dans celui de Space, y cherchant un moyen d’expliquer l’inexplicable.
— Parce que c’est là que tout a fini de brûler, reprit-il. Au Jour -3. C’est là que j’ai compris que ceux qui avaient inventé la « Solution » ne viendraient jamais nous aider. Ils étaient trop occupés à être dévorés par leur propre remède…
Gill, posa ses mains rugueuses sur les épaules du jeune garçon, bien trop observateur pour son âge. Il serra doucement, une pression ferme pour l’ancrer dans le présent, pour empêcher son esprit de se perdre dans les ruines d’un là-bas trop lourd à porter pour un enfant d’après.
— Laisse tomber les « si » et les « pourquoi », gamin, grogna le Fabricateur d’une voix adoucie par la fatigue. On ne répare pas un monde qui a choisi de s’autodétruire. Le vieux Maurice nous l’a dit dès le premier jour, quand on a monté les premiers blindages sur les camions : le mouvement, c’est notre seule armature. Le Serpent ne doit jamais mordre sa propre queue, et il ne doit jamais s’arrêter de ramper.
Space baissa les yeux vers ses capsules de boisson gazeuse qui ornaient sa chevelure, les faisant tinter une dernière fois, comme s’il refermait un livre d’histoire trop lourd pour ses dix ans.
— Alors… on marchera toujours ? souffla-t-il, la voix étouffée par un début de bâillement qu’il tentait de retenir.
Akhima tendit le bras et l’attira contre elle, l’enveloppant dans un pan de sa lourde fourrure d’ours. Le gamin ne résista pas. La chaleur de la Dam’ et les vapeurs odorantes de l’infusion aux herbes eurent raison de sa farouche curiosité.
— Tant qu’il y aura de l’espoir sous nos pas et un horizon devant nous, mon grand, chuchota-t-elle en déposant un baiser sur ses cheveux sales. Sshh… Dors maintenant. Les fantômes du passé ne traverseront pas notre… royaume ce soir.
Joh les regarda faire, le cœur serré mais apaisé. Le silence feutré reprit ses droits sur le campement, lourd de vérités partagées, tandis que les sifflements lointains des guetteurs rappelaient que, pour cette nuit encore, le Serpent veillait sur les Morts-Debout…
……….
Le crépitement du compteur Geiger s’emballa brusquement. Klair fît un pas en arrière. Les rues de l’ancienne capitale encombrées de carcasses de voitures rouillées et de façades d’immeubles effondrés avaient forcés le groupe de Veilleurs à emprunter des passages difficiles entre débris et poches de radiations…
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* Inspirée de la chanson de Pippin (The Edge of Night), du moins pour la mélancolie qui s’en dégage… Merci de votre compréhension… Des bisous.
La suite est en cours d’écriture… Merci de patienter… encore… et encore … 🙂