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IMAGE TEMPORAIRE

Sale Hope

Expiration

— SALOPE ! Tu n’es qu’une salope. Tu n’as pas le droit de me quitter, justement quand j’ai le plus besoin de toi… Hurla l’Auteur des tréfonds de ses poumons…

— NOOOON !!! Tu n’as pas le droit… de… de… MEEERRRDDD…

La porte claqua brusquement derrière son départ précipité. L’Auteur crachait à s’en décoller les amygdales :

— C’est ça, va te faire sauter par un autre ! Tu ne trouveras pas mieux que moi ! Je te laisse peu de temps avant que tu ne reviennes en rampant. Tu n’es qu’une PUTE ! Tu comprends ce que je te dis ? Grosse salope de merde…

La colère commençait à redescendre d’un cran. Crier face à la porte avait fait du bien à l’Auteur, un bien-être creux, sec, qui ressemblait déjà à de la honte.

Le silence revint brutalement, lourd comme une pièce sans air. Il sentit sa gorge brûler et son cœur battre à vide. Il jeta un œil sur sa colocataire poilue. Marley, le regardait de ses yeux d’ambre, comme pour apaiser sa colère. Elle ronronna dans sa direction et replongea dans des rêves de chat.

— C’est vrai, quoi ! Elle n’avait pas le droit de me faire ça… Cette put… Merde, fais chier quoi !

Cela faisait maintenant quelques jours que l’Auteur était confronté à son désespoir. Elle l’avait abandonné au mauvais moment… Le temps passait et il n’arrivait plus à écrire une seule ligne intéressante. Le dépit remplaçait peu à peu l’amertume qui le rongeait de l’intérieur. Parfois, l’Auteur fixait la page blanche comme on regarde un mur s’effriter : lentement, sans rien pouvoir y faire.

Au cinquième jour, il n’avait réussi à écrire qu’une lettre destinée à une quelconque administration. Même pour cet exercice fastidieux, l’auteur ne pondit qu’un texte insipide. Il repensa au départ précipité de sa compagne quotidienne et ragea de nouveau, pleurant sur son triste sort.

— C’est trop injuste… pensa-t-il, avant d’ajouter :

— Mais quelle groooosse SALOPE de putain de pute de sa mère à chier ! Fuck off !!!

Puis, entre deux hoquets, il murmura presque pour lui-même, deux doigts sur la tempe :

— Reviens, s’teup… ou tue-moi vraiment, que ça cesse de tourner là-dedans…

Installé devant son ordinateur, café tiède en main, pétard en bouche, chat ronfleur sur les genoux, L’Auteur regrettait les jours heureux passés auprès de sa source. Elle lui avait tellement apporté, de la joie, des surprises, et une confiance jusque-là inconnue.. Mais depuis son départ, Il négligeait son hygiène corporelle. Barbe et cheveux hirsutes ainsi que l’état d’abandon de l’appart’ n’étaient plus qu’une image cérébrale de son état mental. Les murs semblaient suinter toutes les larmes de son chagrin et même certains soirs, il croyait entendre sa propre voix lui répondre, moqueuse et arrogante.

— Tu m’entends, connasse ? Ne reviens pas me voir ou je t’éclate la gueule… Salope !…

Au dixième jour de souffrance, l’Auteur chercha à la retrouver. Il passa de nombreux coups de téléphone, alla dans les endroits où il était sûr de la revoir : Dans les musées, les galeries d’«art-contents-pour-rien », les cafés aux artistes mélancoliques… en vain.

Nulle part il ne trouva la moindre trace de celle qu’il avait chassée comme un beau diable et qu’à présent il supplierait presque de revenir, à grands coups d’insultes et de cris injurieux.

À chaque visage inconnu, son cœur se crispait un peu plus. Il n’espérait même plus croiser son ombre, juste un signe, une poussière laissée par elle. 

Il ne bougeait de son lit que pour pleurer et rager contre l’insupportable cruauté de la situation.

Depuis quelques jours, il regrettait. Il n’avait d’autre espoir que le retour de cette salo… cette Elle, qui l’avait lâché pour aller se frotter à un quelconque illustre inconnu.

Les nuits étaient les pires : il rêvait d’elle comme d’un mot oublié, à la fois familier et insaisissable. Parfois son absence alimentait ses cauchemars.

— Pitié, reviens vers moi, je te pardonne. Je ne t’en veux pas…, dit-il au matin du vingtième jour d’absence insupportable.

Son état physique était moins à plaindre que l’état pitoyable dans lequel baignait son esprit, et chaque jour un peu plus. L’Auteur se renfermait dans un mutisme schizophrène, parlant tout seul ou s’adressant aux autres fantômes qui le hantaient. Le silence, encore lui, ne le quittait plus — un silence qui collait à la peau comme une combinaison de latex à boule rouge. Marley ne disait miaulement, la gamelle n’était jamais vide, et les caresses toujours accordées.

Le vingt-septième jour mit fin à son calvaire monacale et halluciné, lorsque devant sa porte se tenait la responsable de tout son malheur.

Elle se tenait là, souriante, légère, comme si les mots n’avaient jamais cessé d’exister. Son retour le surprit et, malgré la colère sous-jacente, il la prit dans ses bras avec toute la joie retrouvée.

La porte se referma sur eux et, à travers le métal blindé, les plus curieux purent entendre ces quelques mots :

— Viens ici, ma petite Inspiration. Viens reprendre ta place auprès de moi et des autres. Nous t’attendions toutes et tous avec impatience. Rejoins la compagnie de ma Créativité et de mon pote le Second Degré… Ne me laisse plus jamais tomber comme un vieux mot griffonné en bas de page, comme une phrase suspendue en plein vol. Retourne auprès de mes textes sans grand intérêt.

Donne leur un peu de toi, un peu de ton essence, afin que je puisse recommencer à écrivailler des mondes inspirants… Tu me dois bien ça, non ?

Heureux, apaisé, l’Auteur replongea immédiatement dans ses écrits insipides et repensa, au fond de lui :

—C’est quand même une grosse salope, l’Inspiration… non? Elle va et vient quand bon lui semble…

Marley posa un regard affectueux sur son colocataire sans poils et reprit sa toilette acrobatique…

Inspiration…Expiration.