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Belle Starr (Bandit Queen) : RIP : 1889

La parité, tout ça, tout ça...

L’intérieur du tee-pee sentait l’herbe euphorisante, le dindon rôti et un peu les pieds. Le grand escogriffe métissé venait d’enlever ses bottes, libérant une odeur de cuir bouilli et de chemins de traverse. Despèrasta s’allongea sur une couche faite de fourrures un peu moisies par le temps et la vétusté de la tente que lui avait assignée le grand chef Quanah Parker.

 Dehors, bien à l’abri de la toile en peau de bison rapiécée, le vent des plaines sifflait, un son sauvage qui aurait dû l’apaiser. Mais rien n’y faisait, son esprit, aussi tortueux que la reptation d’un crotale, bouillonnait d’une rage incompréhensible pour tout être humain normalement éduqué.

 Chief-Parker entra sans bruit. Le chef des Comanches possédait cette prestance glaciale de ceux qui ont vu leur monde être grignoté par les barbelés, centimètre par centimètre. Il s’assit près du foyer, les yeux fixés sur les braises.

 Sa tribu connaissait l’homme étrange installé dans le vieux tee-pee sous divers noms : « Tuwitsay-Nami », celui qui apporte le vent de la fin, ou encore « Tsu-Puh-Kut », l’ombre à la démarche tortueuse. Des surnoms qui, dans les murmures du campement, mêlaient une crainte ancestrale à un respect forcé pour ce métis dont le seul passage laissait une odeur de soufre et de poudre.

 Pourtant, malgré l’effroi et la crainte qu’il lui inspirait, Quanah savait que cet homme, dans sa haine des « usurpateurs », était plus proche de l’esprit des plaines que n’importe quel colon en costume trois-pièces ou autre shérif corrompu.

 Il avait rencontré le cowboy lors de l’attaque du camp fortifié à Adobe Walls. À la tête de plusieurs centaines de guerriers, les Comanches aidés par d’autres tribus chassaient un groupe de trappeurs qui violaient leurs territoires de chasse. Les combats avaient été un échec cuisant, ils avaient fui vers les inaccessibles montagnes au Nouveau-Mexique.

 L’homme installé devant lui avait, contrairement à d’autres connards endimanchés venus d’au-delà des mers, aidé femmes et enfants sur le chemin des Staked Plains. Il avait effacé deux traqueurs qui les poursuivaient, avec son arme absurde et pourtant mortelle.

 Despèrasta n’était pas un voleur de terre, il était une anomalie de la nature, un prédateur qui ne cherchait pas à civiliser, mais à purger. Et cela lui convenait…

 Le Comanche leva les yeux vers les traits burinés qui ne laissaient transparaître aucune émotion. Despèrasta arrêta sa mastication, une trace de graisse coulait sur sa joue saillante. Il fixa le chef, son regard sombre brillant d’une lueur presque inhumaine se planta dans le sien, perçant comme la pointe d’une lance. Il sourit, un grand sourire carnassier aux dents gâtées par le manque d’hygiène, une chose d’une rareté improbable chez l’homme couché la bouche pleine en face de lui.

 — Piatu’i, puni-hina-katu , dit-il dans la langue comanche, avant de reprendre en anglais d’une voix qui ressemblait au craquement de la terre sèche sous le soleil :

 — Tu sembles agité, « Nuhnu… (ami) ??

 Despèrasta ricana, un son qui rappela étrangement au grand chef le cri d’un coyote en manque. Quanah Parker frissonna imperceptiblement, un malaise glacé lui parcourant l’échine malgré la chaleur du foyer. Le cowboy aux racines capillaires se redressa, attrapa une autre cuisse de dindon et la dévora avec une avidité presque insultante, tout en fixant le chef de ses yeux aussi sombres que son âme.

 — Agité, c’est le mot, Quanah. Je cherchais le calme, mais les échos du monde me donnent la nausée, cracha-t-il en postillonnant des morceaux de volatile sur le tapis de fourrures.

 Parker resta impassible, habitué aux débordements des hommes qui ont l’âme trop étroite pour leur propre carcasse. Il tendit une main fine, presque élégante, vers le foyer, désignant les braises mourantes.

  — Le monde ne se calme jamais, Nuhnu. Il se contente de changer de plaie. Tu cherches un nom, je le vois dans tes yeux. Celui qui te démange, celui qui se pavane en ce moment à Younger’s Bend en se prenant pour une divinité de la poussière…

 Despèrasta cessa de mâcher, il lâcha un grognement. Le silence qui suivit fut lourd, chargé de l’électricité statique d’un orage imminent. Il ne fut pas surpris que le Moitié-Peau-rouge sache quel était son but. Rien ne se passait dans les grandes plaines sans que Parker n’en ait connaissance, comme s’il était relié au sol par des racines invisibles. Rien de tout ça, en fait, il était en contact avec tout un tas de gringos facilement corruptibles…

  — Une femme qui cherche la gloire dans le sang des autres finit toujours par se noyer dans sa propre rivière, continua Parker. Si tu cherches à nettoyer la terre de cette vermine, sache que ses champs ne sont pas les plus fertiles. Ils sont gorgés de vanité.

  — Belle Starr, siffla enfin le métis… Le nom fut craché entre ses dents gâtées comme un reproche. La « Bandit Queen »… qui se prend pour le nombril du monde. Arf, encore un nom sur ma liste qui croit que son titre est gravé dans le granit. Je vais lui apprendre que dans les plaines du Far West, les seules couronnes qui durent sont celles qu’on porte au cimetière.

 Parker hocha lentement la tête, un mouvement qui semblait sceller le destin de la femme. Il connaissait bien les frasques des pionniers et des bandits qui s’agitaient comme des insectes autour de son territoire. Il cracha dans le feu, une marque de mépris silencieux pour ces gens qui confondaient « loi » et « fusil ».

  — Elle règne sur un domaine de mensonges, tu connais cette espèce de vipère à crinoline ? dit le chef d’une voix basse. Mais attention, Tuwitsay-Nami : elle a assez de fer et de poudre autour d’elle pour se protéger des hommes ordinaires.

 Despèrasta se leva d’un bond, ses articulations craquant comme du bois sec. Il saisit son tromblon, caressant le canon rouillé avec une tendresse fétichiste.

 — Justement, Quanah. Ça tombe bien. Je n’ai jamais eu la prétention d’être un homme ordinaire. Je suis Despèrasta… Ah… Ahah… Ahahah !!!

 Près de la rivière, là où le campement avait posé ses tentes, un groupe d’oies s’envola brusquement, prit d’une peur organique…

  — Tu n’es pas comme eux, Nuhnu, insista le vieil amérindien… Le poison qui coule dans leurs veines ne circule pas dans les tiennes. Ils cherchent à posséder le monde, tu cherches seulement à le réduire en cendres pour qu’il te ressemble un peu plus.

 — Ils ne comprennent rien à ton pays, Quanah. Ils le dévorent, ils le découpent. Les gringos le baptisent avec des noms de villes mortes avant même qu’elles soient bâties. Moi, je ne fais que rendre à la poussière ce qui lui appartient. Cette « Fameuse » Belle Starr n’est qu’une illusion de plus. Une poupée de chiffon qui croit qu’elle est une reine. Je vais juste lui apprendre à redevenir une tache dans les livres d’histoire.

 L’éminent chef ne cilla pas, il savait la colère bouillonnante, prête à exploser comme un bâton de nitroglycérine mal utilisé.

 L’homme au passé trouble ramassa ses bottes trouées, les enfila en grommelant, puis se dirigea vers la sortie. Il jeta un dernier regard sur son compagnon emplumé, comme un adieu.

 Le froid du petit matin le gifla au visage, une caresse brutale qui lui rappela pourquoi il était là : pour effacer, pour purger, pour que le monde, et surtout les journaleux, finissent par comprendre qui était le véritable prédateur de ces terres. Il enfourcha Pitié, sa fidèle monture, son souffle créant une buée vaporeuse dans l’air matinal. Quelques guerriers s’occupaient des enfants, un haut-le-corps secoua tout ce petit monde au passage du grand métis.

 Sans un regard en arrière, celui-ci lança son cheval au galop, droit vers l’Oklahoma, laissant derrière lui tee-pees, chef Comanche, et dindon grillé…

 ………………………………….

 Le territoire des premiers hommes laissé derrière lui… Sa « villégiature » chez les seuls humains à le tolérer. Il n’y a rien de tel pour se remettre les idées en place. Loin de la puanteur des grandes villes, loin des masses oppressantes et de cette civilisation qui s’installe partout comme une gale purulente sur la peau d’un nouveau né…

 Le colporteur croisé une semaine plus tôt n’avait pas mentit, les arguments de plomb déployés par l’homme au fusil étrange, valaient plus que les lingots d’or pour délier les langues. Les informations glanées par les peaux-rouges et celles arrachées au court de sa chevauchée, menèrent Despèrasta sur la trace du nom sur sa liste.

 Despèrasta était assis en tailleur, fumant sa cigarette euphorisante, le regard fixé sur les braises d’un feu qui crépitait comme des os qui brûlent. Pour toute personne de simple condition, le visage marqué par les ombres dansantes du feu, auraient créé des traumatismes inéluctables. Le vieux trappeur, les yeux boursouflés par l’homme au yeux démoniaque assis de l’autre côté du foyer, secoua la tête. Il ne voyait plus que d’un œil. De sa prunelle vitreuse à force de fixer les flammes, il finit par cracher le morceau et des litres de sang entre deux quintes de toux. Il donna l’emplacement exact du ranch, le nom des sentiers dérobés, et même l’habitude qu’avait la Bandit Queen de chevaucher seule à l’aube .

 Despèrasta l’écouta avec une attention prédatrice, le visage figé dans une expression neutre. Une fois l’information gravée dans sa mémoire, il ne laissa pas au vieil homme le temps de demander une récompense. Un geste sec, presque distrait, une pression sur le larynx ou une lame glissée entre deux côtes, et le trappeur s’affaissa sans un bruit, sa vie s’échappant dans la terre rouge du territoire.

 Despèrasta se leva, essuya ses mains sur sa veste, et regarda le corps inerte avec un mépris froid. Les secrets, tout comme les rois et les reines, ne valent rien s’ils ne sont pas enterrés au bon moment. Il jeta une poignée de terre sur les braises, plongeant le campement dans une obscurité totale, avant de rejoindre Pitié, sa fidèle jument. Il n’avait même pas prit la peine d’enterrer le corps du vieux complice, offrant à quelques charognards une manne nourricière pour quelques jours.

 Le vent se levait sur le territoire indien, chargé de l’odeur du sang frais et de la terre rouge. Despèrasta chevaucha Pitié toute la nuit, la carte du ranch de Younger’s Bend gravée derrière son front comme un tatouage de bagnard.

 Younger’s Bend, un nom de patelin qui puait la prétention à trois lieues à la ronde. Belle Starr, née Myra Maybelle Shirley, mais bon, au Far West, personne ne s’appelle jamais comme il faut, on l’a déjà dit, le sur nom ridicule étaient monnaie courante, s’y était installée avec son mari Sam Starr, voleur de chevaux à ses heures et cocu notoire le reste du temps. On racontait qu’elle logeait chez elle tout ce que le territoire comptait de fripouilles et autres chacals en cavale, contre le gîte, le couvert, et une petite commission sur le prochain coup.

 La « Bandit Queen ». Despèrasta cracha son mégot dans la poussière. Une reine qui touche dix pour cent sur des vols de bétail, franchement, il en connaissait des tenancières de bordel plus royales qu’elle.

 L’homme au flingue rigolo arriva à l’aube, comme le lui avait juré le trappeur, juste avant de mourir la gorge ouverte comme une truite un jour de pêche miraculeuse.

 Un garçon de ferme trop peureux pour ne rien dire, avait confirmé le passage régulier de la dame aux bandits sur cette route. Despèrasta sourit lorsqu’il demanda au jeune fermier de courir en zigzag le plus loin possible, s’il voulait vivre… Nul ne sut s’il courait encore, longtemps après les événements de cette histoire…

 La patience du desperados paya deux jours plus tard, Belle chevauchait effectivement seule, sur un vieux bai répondant au doux nom de Vénus, longeant la rivière Canadian dans la brume, un fusil en travers de la selle et un chapeau assez large pour y planquer un régiment.

 Despèrasta se posta derrière un bosquet de peupliers, épaulant son tromblon avec cette tendresse qu’il réservait d’ordinaire à ses victimes les plus méritantes. Son sourire carnassier fendait en deux son visage de prédateur. Il fît passer son cigare d’herbes indiennes de la gauche vers la droite, il plissa son œil directeur, prêt à presser sur la détente de son arme…

 Mais la Belle Queen n’était pas le petit Emmett chialant dans une grange. Elle sentit le coup venir, l’instinct des bonnes femmes qui ont dormi trop souvent avec un colt sous l’oreiller, et fit volter sa monture une demi-seconde avant que la décharge ne fauche l’air pile où était sa tête, l’instant d’avant. Une mèche de cheveux voleta dans l’air chargé d’une odeur de poudre noire.

 — Qui c’est qui tire sur les honnêtes gens à cette heure, bordel de Dieu ?! » beugla-t-elle, dégainant avec une aisance qui trahissait plus de maris enterrés que d’aiguilles à tricoter. Bell Star, avait survécut à plusieurs fusillades et ses réflexes étaient affûtés. Elle avait repéré un filet de fumée prés des arbres.

 …BAM… BAM… Deux coups, secs, qui firent voler l’écorce d’un peuplier à trente centimètres du crâne de Despèrasta. Pour la première fois depuis Fort Sumner, le grand métis sentit un truc bizarre lui traverser le bide. Un truc que les types qu’il avait dézingué auraient appelé « la trouille ». Mais, rien ne touchait le grand escogriffe au bout du fusil, lui préféra appeler ça :

— une contrariété passagère —.

 —Tiens donc, ricana-t-il en rechargeant son engin à deux coups. Le geste d’une lenteur légendaire faisait toujours ricaner ses adversaires, juste avant qu’ils ne meurent la tête vaporisée.

  La situation lui parut soudain nettement moins comique.

 — Elle a des crocs, la duchesse… Ironisa t-il à haute voix…

 — Et j’compte bien m’en servir, sac à merde ! » Hurla la reine déchue, en ajoutant une volée de plomb, là où se trouvait son adversaire invisible.

 Elle éperonna Vénus et chargea droit dans le tas, fusil au poing, gueulant des mots qu’aucune « Reine » digne de ce nom n’aurait dû connaître, mais que Despèrasta, lui, trouva plutôt de bon goût. Il plongea sur le côté pile au moment où une balle lui fauchait le mégot euphorisant de sa bouche. Jusqu’à présent la femme n’avait pas vu qui avait tiré, mais le sourire narquois, presque amusé qui déformait le visage peu avenant de l’homme, la fît frisonner de crainte.

 Despèrasta roula dans la boue de la berge, se releva d’un bond, et pour la première fois de sa carrière de bandit officiellement le plus dangereux du Far West (l’administratif suivait encore, on vous l’a dit), il dut courir. Lui. Courir. Devant une gonzesse à chapeau. Si des soudards de saloon avaient vu ça, il aurait fallu effacer une bonne dizaine de noms de plus rien que pour la honte.

 — C’est pas très classe de tirer les gens dans le dos, dis donc ! cria sa future victime en réarmant sa winchester Modèle 1873.

 — La classe et toi, ça fait deux, comtesse de mes deux ! » répliqua-t-il, planqué derrière un rocher dont un éclat lui entailla la joue. Décidément, cette little lady est plus coriace que ses précédentes corrections de l’histoire avec un grand H…

 Le bastringue armé dura ce qui parut à Despèrasta une éternité, en vrai, un peu moins de quatre minutes, mais quand on n’a pas l’habitude de perdre, le temps s’étire comme de la pâte à mâcher trop mastiquée.

 Belle Starr, en digne veuve et ex de vingt maris et amants divers (la liste ferait passer Despèrasta lui-même pour un enfant de chœur), ne tirait pas comme une pécore effrayée. Elle tirait comme quelqu’un qui avait déjà enterré assez de types pour avoir retenu la leçon : ne jamais laisser le suivant s’approcher.

 Mais Despèrasta avait un avantage qu’aucune « reine », si teigneuse soit-elle, ne pouvait lui retirer : il n’avait jamais eu peur de crever. Il n’avait même jamais vraiment su ce que c’était, sinon comme un mot dans la bouche des trouillards, juste avant qu’il les efface de la carte du monde.

 Vénus trébucha dans un trou de marmotte, la providence, ou plus probablement l’indifférence totale de la nature pour les bonnes femmes qui se prennent pour des reines aux couronnes de plombs, et Despèrasta, comme tout prédateur à l’affût, en profita pour se glisser dans son dos pendant qu’elle jurait comme un charretier, contre sa monture, contre le trou, contre les hommes en général et lui en particulier, l’étranger au visage taillé dans le mal pur.

 Le tromblon claqua une dernière fois.

 …BAOOOUM…

 Belle Starr, « Bandit Queen » de Younger’s Bend, s’écroula dans la boue de la Canadian, une giclée de plomb en pleine colonne, dans le dos, comme d’habitude, Despèrasta n’ayant jamais eu la patience de l’élégance du duel face à face une fois l’occasion offerte sur un plateau d’argent.

 Il resta un moment planté là, à contempler le corps, un truc proche du respect, denrée aussi rare chez lui qu’un shérif honnête, traînant sur ses traits burinés. Il cracha un peu de sang mélangé à une salive grasse et glaireuse.

 — Pas mal, Darlin’. Pas mal du tout… souffla-t-il en rallumant une nouvelle cigarette euphorisante, la main qui tremblait un chouïa, pour une fois.

 Il fila vers la bourgade la plus proche et laissa traîner, comme à son habitude, juste assez d’indices contradictoires pour que la rumeur se charge du reste. Un shérif d’opérette accusa d’abord le voisin, un certain Edgar Watson, qui jurait ses grands dieux n’y être pour rien. D’autres pointèrent le propre fiston de Belle, Ed Reed, pour une sombre embrouille d’héritage et de baffe mal digérée.

 Despèrasta, lui, s’éloigna dans la brume en ricanant de ce rire qui faisait décoller les vautours à trois comtés à la ronde. Sauf que cette fois, le rire sonnait un peu creux.

 Parce que voilà le hic, et c’est là tout le drame de sa putain d’existence : contrairement à Bill le Gamin, contrairement aux frères Dalton, contrairement à Jesse James, cette fois-ci, personne, mais alors absolument personne, ne mettrait jamais son nom sur ce meurtre-là. Et en fait, si on y réfléchit deux secondes (ce que Despèrasta ne faisait jamais, ayant d’autres priorités, genre recharger son flingue ridicule), c’était toujours plus ou moins le même problème depuis le début.

 Le mec descendait ses cibles tellement proprement, tellement sans témoins, qu’il ne restait jamais personne pour raconter à la postérité qui avait fait le coup. Un mort ne signe pas d’autographe. Alors de nombreux Bastards en manquent de notoriété récupéraient la gloire, les journaleux inventaient des noms de héros plus vendeurs, et Despèrasta, lui, repartait dans la nuit avec pour seul public une bande de vautours et sa propre conscience, mauvaise, certes, mais muette.

 Résultat : « Despèrasta, le plus dangereux bandit du Far West » restait un titre que Despèrasta se décernait tout seul, le soir, au coin du feu, devant une audience composée essentiellement de coyotes et, dans le meilleur des cas, d’un chef comanche poli mais pas franchement impressionné.

 Son nom ne circulait que dans les bas-fonds les plus crades, chez deux trois ivrognes édentés que personnes ne croyait quand ils racontaient avoir croisé le diable en personne. Une poignée d’indiens qui avaient de bonnes raisons de ne rien répéter aux hommes blancs, et une poignée de putains qui, elles, avaient bien d’autres soucis que d’aller cancaner au télégraphe, connaissaient son nom. La peur de mourir aidait souvent leur amnésie à ne rien dire sur la légende connue de personne. Le comble du comble pour un mec dont l’unique but dans l’existence était de finir dans les livres.

 L’Histoire, cette pouffiasse ingrate, retiendrait Belle Starr comme un mystère jamais résolu, une énigme de plus dans la poussière de l’Oklahoma. Et Despèrasta, lui, resterait ce qu’il avait toujours été sans le savoir : une légende de zéro personne.

 Il cracha dans la boue, encore.

 — Un jour, j’te jure, ils sauront tous qui je suis. Tous… MOUAHAHHAhahaha !! Un coyote urina de peur avant de filer en zigzag le plus loin possible, comme si sa vie en dépendait… Nul ne sut s’il courait encore, longtemps après les événements de cette histoire…

 Personne ne l’entendit, évidemment. Même pas les vautours, déjà trop occupés à se battre pour la meilleure place sur le cadavre de la reine des bandits.

 Il ressortit son papier, raya un nom de plus, et prononça le suivant. Celui d’un shérif au cœur lourd et à la moustache mal taillée, qui n’avait pas fini d’entendre parler de lui — quand bien même, statistiquement, il y avait de fortes chances que personne d’autre n’en entende jamais parler non plus :

 — Wyatt Earp… T’es le prochain sur la liste, mon pote. Je ne t’ai pas oublié… Et toi, j’te jure qu’on saura que c’est moi…

 MOUAHAHHAhahaha !!

 

A suivre (plus tard…)

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