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La Marche des Morts-Debout Part 5

Suite... toujours en cours d'écriture... Bonne lecture...

La Marche des Morts-Debout Part 4

 

Chapitre 13 : Charognards

 

Malgré l’absence totale d’êtres vivants, la grande rue qui s’étendait devant le petit groupe n’était pas silencieuse. Les hurlements du vent s’engouffrant dans ce large passage créaient des sifflements entre les oreilles des jeunes gens. Ils avaient quitté la sécurité du convoi, il y a maintenant deux jours.

 

La traversée d’une zone de petites habitations en ruines avait été plus compliquée que prévu. Les mares gelées, formées au cours des années, faisaient hurler le vieux compteur Geiger, obligeant le petit groupe à slalomer entre les poches de mort radioactive et les murs branlants au moindre coup d’un vent glacial.

 

 

Épuisés après de longues heures à fouiller et contourner les obstacles du passé, ils avaient fini par atteindre les grandes avenues, cicatrices meurtries d’une autre civilisation oubliée. Les carcasses d’automobiles et autres squelettes humains jonchaient le sol craquelé, donnant des frissons aux jeunes survivants qui n’avaient jamais pénétré dans les ruines du vieux monde.

 

 

Le Soleil blafard poursuivait sa course vers le sol, tandis que sa petite sœur la Lune pointait le bout de son nez à travers le blizzard qui avait décidé de les accompagner de son manteau mortel. L’un des plus jeunes guerriers partit en avant, un garçon au nom de Kay’ou, inspiré par un ancien prénom français selon Gill, et revint en courant annoncer qu’il avait trouvé un endroit sûr pour passer la nuit.

 

 

Le sous-sol sentait le moisi et l’humidité, mais donnait au groupe d’explorateurs un abri correct, pour faire face aux assauts du vent glacial. Dans un coin éloigné des escaliers de béton rongé par le temps, un feu brûlait faiblement. Klair y ajouta un morceau de « boost-feu », fabriqué par le jovial Gill pour « booster » la chaleur des flammes. Les autres dormaient, récupérant lentement de la première journée dans les ruines de la vieille ville.

 

 

Klair souffla doucement sur les braises, juste assez pour réveiller une langue orangée, chargée d’un peu plus de chaleur. Ils avaient placé leur foyer de façon à ne jamais trahir leur position, invisible des étages. Le compteur Geiger, posé entre deux gravats à l’entrée du couloir, crépitait par intermittence, comme une bête électrique respirant dans son sommeil. Elle avait appris à ne plus l’entendre. Presque…

 

 

Rôh non plus, ne dormait pas, assis et adossé contre un pilier de béton fissuré, nettoyait la pointe de son arbalète avec un chiffon huileux, sans quitter des yeux l’escalier qui montait vers la surface. Trois marches manquaient, sûrement avalées par un effondrement ancien, pensa-t-il. Au-delà, le noir. Un noir différent de celui de la forêt, plus épais, plus habité par les fantômes du passé.

 

 

— Combien de temps encore avant que Briss et les autres reviennent de la ligne de front ? demanda la jeune femme à voix basse, sans vraiment attendre de réponse.

 

 

— Le temps qu’il faudra, répondit Rôh, fataliste. Ô’rass, comme nous dirait Joh. On n’est pas maître de l’horloge ici… Où un truc comme ça…

 

 

Elle le fixa du regard, songeant au temps à entraîner son compagnon. Elle sourit intérieurement, contente du résultat. Rôh était un beau garçon, fier et fort. Son assurance et ses yeux noirs dégageaient quelque chose de puissant et Klair savait qu’il en aurait besoin aussi longtemps que la course frénétique durerait.

 

 

Il désigna du menton les silhouettes recroquevillées près du feu. Cinq jeunes Veilleurs, des enfants qui, épuisés par la première journée d’exploration, dormaient d’un sommeil de plomb, trop lourd pour être vraiment reposant. Klair les enviait presque.

 

 

Un bruit. Léger. Un raclement de métal contre du béton, quelque part au-dessus d’eux, du côté de l’ancien hall de leur refuge sommaire.

 

 

Rôh se figea, l’arbalète armée en une fraction de seconde, avec cette fluidité de prédateur que Klair connaissait bien pour l’avoir vue chez elle-même. Le silence qui suivit fut pire que le bruit lui-même. Un silence qui écoutait.

 

 

— Un effondrement ? souffla-t-elle, sans trop y croire.

 

 

— Trop régulier, répondit-il suspicieux. Trois coups. Une pause. Encore trois. Un signal…

 

 

Klair sentit son sang se glacer plus efficacement que le vent du dehors. Les Charognards ne chassaient pas comme la Horde, à l’instinct et au nombre. Eux chassaient avec méthode, avec patience, avec cette cruauté particulière de ceux qui avaient choisi de survivre en dévorant les leurs plutôt que d’affronter la fuite éternelle. On racontait qu’ils marquaient leurs proies avant de frapper, qu’ils aimaient laisser le temps à la peur de s’installer, comme un assaisonnement.

 

 

Elle réveilla Kay’ou d’une main sur l’épaule, sans un mot, un doigt sur les lèvres. Le garçon ouvrit les yeux d’un coup, la panique du sommeil brutalement interrompu remplacée en une seconde par l’alerte pure, un réflexe que ce monde forgeait plus vite que n’importe quelle enfance.

 

 

— Des putains de Charognards…, murmura-t-elle dans un souffle, juste la forme des mots qu’auraient employés pour montrer un agacement, les trois Grands.

 

 

La nouvelle se propagea de dormeur en dormeur, silencieuse comme une onde sous la glace. En quelques instants, le petit groupe fut debout, armes en main, dos aux murs, occupant les angles morts comme on le leur avait appris depuis qu’ils savaient tenir sur leurs jambes. Profiter du moindre espace, se cacher dans l’ombre produite par les flammes, attendre…

 

 

Le compteur Geiger crépita plus fort. Quelqu’un, quelque part dans les étages, venait de traverser une poche de contamination. Ou l’avait fait exprès, pour couvrir sa progression du bruit du grésillement.

 

 

— Ils savent qu’on est là, murmura Rôh. Ils veulent qu’on le sache aussi.

 

 

Klair banda son arc, la corde tendue contre sa joue comme mille fois avant elle, sentant battre son propre cœur au même rythme sourd que celui, lointain, de la Horde qu’elle avait fui toute sa vie. Une pensée absurde lui traversa l’esprit : ici, dans ce sous-sol oublié du monde d’avant, elle allait peut-être mourir loin du convoi, loin de Joh, loin du Serpent qui continuait de ramper sans elle sous un autre ciel.

 

 

Elle chassa l’idée. Pas le temps pour ça. Jamais le temps pour ça.

 

 

— On ne bouge pas les premiers, ordonna-t-elle à voix basse. On ne sait pas combien ils sont.

 

 

Un caillou roula dans l’escalier effondré, rebondit deux fois sur les marches manquantes et vint mourir aux pieds de Rôh.

 

Puis, une voix. Rauque, presque amusée, montant des ténèbres du hall :

 

 

— Petits Marcheurs, petits Marcheurs… On sait que vous êtes là. On sent votre peur d’ici, ça a un sacré bon goût…

 

 

La voix dans le noir ne se manifesta pas de nouveau. Après de longues minutes tendues comme des cordes d’arbalète, seul le silence répondit à leurs armes levées. Rôh finit par ordonner un tour de garde strict, deux par deux, en rotation d’une heure. Personne ne dormirait vraiment cette nuit-là, mais au moins, personne ne mourrait dans son sommeil.

 

 

Du moins, c’est ce qu’ils avaient cru. La lassitude et la fatigue sont les pires ennemis de ceux qui attendent.

 

 

Klair n’avait jamais eu le sommeil facile depuis qu’elle savait marcher, mais cinq minutes de micro-sieste par-ci par-là la plongea vers ce qu’elle estimait être le cœur de la nuit. Elle lutta pour ne pas fermer les yeux et fit le tour du campement improvisé, comptant les silhouettes recroquevillées sous les couvertures de survie, un geste devenu réflexe depuis des années, aussi naturel que de vérifier la corde de son arc.

 

 

Elle compta quatre silhouettes sous couvertures de fourrure. Elle recompta. Quatre… Ils étaient cinq à s’être couchés quelques heures après l’avertissement des Charognards.

 

 

— Rôh, souffla-t-elle, sa voix soudain plus tranchante que l’air glacé du sous-sol. Rôh, réveille-toi.

 

 

Il fut debout avant même d’avoir fini d’ouvrir les yeux, une compétence forgée par des années de fuite et un manque de sommeil évident. Il n’eut pas besoin qu’elle explique. Il vit son visage, suivit son regard vers la place vide entre deux dormeurs, la couverture repoussée avec un soin presque délicat, comme si on avait pris le temps de border ceux qui restaient.

 

 

— Kay’ou, murmura-t-il, en comptant à son tour.

 

 

Pas de sang. Pas de trace de lutte. Pas un cri, pas un raclement, rien qu’un vide, une absence aussi propre et silencieuse qu’une amputation. Klair sentit une nausée froide lui remonter la gorge. Elle avait vu la Horde dévorer des dizaines des leurs dans un vacarme de fin du monde. Elle n’avait jamais vu quelqu’un disparaître dans un tel silence. Et elle savait que la peur tiraillait en ce moment chacun d’entre eux. Même Rôh était crispé de colère et une crainte bien réelle assombrissait ses yeux noirs.

 

 

— Ils l’ont pris sous notre garde, dit-elle, incrédule et la voix tremblante. Sous nos putains de tours de garde… Mais comment ?…

 

 

— On le retrouve, trancha Rôh, sa voix ne laissant aucune place au débat. Vivant ou mort. On ne laisse jamais un des nôtres derrière.

 

 

Il balança un coup de pied dans le feu pour l’éteindre et surtout passer sa rage naissante sur autre chose de fragile que de cogner sur quelqu’un.

Personne ne discuta, tous regardaient ailleurs, semblant occupés à ranger leurs affaires. Même Klair, qui pourtant connaissait mieux que quiconque le poids de la règle : « si on s’arrête, on meurt », sentit une autre règle prendre le dessus, plus ancienne encore, gravée dans la chair de tous les Morts-Debout depuis Père Maurice : « on ne laisse personne derrière, vivant ou mort ».

 

 

Les rues de l’ancienne capitale n’étaient pas faites pour être traversées par les vivants. Des tours entières s’étaient couchées les unes sur les autres comme des dominos gigantesques, formant des canyons de béton et d’acier tordu où la neige s’était infiltrée en congères sales, striées de rouille et de suie ancienne.

 

 

Le compteur Geiger de Louka crépitait par vagues, tantôt silencieux, tantôt hystérique, cartographiant à l’oreille les poches invisibles où la terre elle-même était devenue un poison.

 

 

Ils avançaient courbés, suivant les traces que Rôh décryptait avec la patience d’un animal traqueur : une empreinte de botte trop large pour être celle d’un enfant, un fil de sang noirci sur la neige sale, une trace de traînage — un corps, ou ce qu’il en restait, tiré sur le sol gelé.

 

 

Ils débouchèrent sur une esplanade immense, éventrée en son centre par un cratère si vaste que son fond disparaissait dans un brouillard verdâtre et malsain. Là où, selon les vieilles cartes que Joh conservait précieusement, s’était dressé le cœur du pouvoir d’un empire disparu, il ne restait plus qu’un trou béant, bordé de murailles de brique calcinée à moitié fondues, comme si la terre elle-même avait vomi ce qu’elle ne pouvait plus digérer.

 

— Le Geiger va devenir complètement fou si on s’approche trop, prévint Louka. Klair sentait sa peur dans la voix et comprenait l’avertissement.

 

— On contourne, ordonna sèchement Rôh sans même ralentir.

 

Les traces de sang continuaient, plus fraîches à mesure qu’ils avançaient, contournant le cratère par une avenue jonchée de carcasses de véhicules soudées à la glace. Klair sentait son cœur battre au même rythme que ses pas, un métronome de peur et de détermination mêlées aux crépitements intensifs du compteur Geiger bricolé.

 

L’enceinte apparut bien avant qu’ils ne comprennent ce qu’elle avait été : un ovale gigantesque, à moitié effondré, dont l’armature métallique dessinait encore contre le ciel nocturne la silhouette fantomatique d’un toit qui avait dû, jadis, abriter des dizaines de milliers de cris de joie.

 

Il leur fallut quelques minutes pour trouver et escalader une ouverture. Au sommet, ils rampèrent jusqu’à une plateforme surplombant les anciens gradins. En bas, à environ une quinzaine de mètres, un campement s’organisait autour de tentes faites de bâches assemblées et de vieilles structures métalliques. Une douzaine de silhouettes s’y affairaient en silence, vêtues de gros manteaux dépareillés. La petite troupe observait le camp, recensant chaque personne, chaque routine, afin de comprendre qui étaient leurs adversaires. Au bout d’une demi-heure, la plupart avaient rejoint leur tente ; peu restèrent en poste.

 

Une plaque rouillée, ornée de sigles mystérieux — « Стадион Лужники » — pliait sous le poids de la neige. Klair avait quelques notions de l’ancienne langue, Dam’ Akhi avait pleins de vieux bouquins pour apprendre et Klair aimait parcourir les histoires oubliées. Elle lut à haute voix, tant bien que mal : « Stade Loujniki ».

 

— Un stade ? C’est quoi ? demanda Louka.

 

Rôh répondit sans réfléchir, fouillant ses souvenirs d’une histoire racontée par les Grands.

 

— C’est un endroit comme quand on tape la balle au campement… Tu vois ?

 

— Ah ! fit le jeune Veilleur avec assurance. Du foot, quoi ?

 

Sa question resta sans réponse, les autres regardaient déjà dans une autre direction. Une lueur orangée dansait au centre du camp, filtrant par les brèches béantes de la structure, projetant des ombres démesurées sur la neige de la grande esplanade qui entourait le bâtiment.

 

Rôh leva le poing. Halte, grogna-t-il fermement.

 

Ils attendirent, tapis dans l’ombre, que la nuit achève ce que la fatigue des Charognards avait commencé. Les feux du camp s’éteignirent un à un, ne laissant que des braises rougeoyantes et le ronflement gras des dormeurs repus. La lune, voilée par les cendres suspendues en permanence dans le ciel de ce monde mourant, offrit à peine assez de lumière pour distinguer les contours des tentes.

 

Prudemment, chacun son tour, le groupe du convoi descendit jusqu’aux endroits stratégiques repérés plus tôt, glissant de ruine en gradin comme des ombres parmi les ombres. Klair et Rôh se faufilèrent vers le centre du camp endormi, cherchant des traces de leur jeune compagnon.

 

La première à remarquer l’horreur fut la pauvre Klair. Près du feu central, sur une broche de fortune, un corps humain rôtissait encore. Un corps qu’elle connaissait bien.

 

En s’approchant, aussi silencieuse que lors de leurs chasses, elle reconnut le tatouage tribal que Kay’ou s’était fait graver à la naissance de sa première barbe, une marque de fierté imitant les guerriers du Nord dont Joh leur avait raconté les légendes. Un cercle au contenu mystérieux, n’ayant de signification que pour son porteur. Une partie de sa cuisse gauche avait disparu.

 

Elle ne sentit rien pendant un instant, rien du tout, comme si le froid avait gelé jusqu’à sa capacité à ressentir. Puis la nausée revint, plus violente, montant de ses tripes jusqu’à sa gorge nouée. À côté d’elle, Rôh porta la main à sa bouche pour étouffer le hurlement qui cherchait à s’échapper des lèvres de la jeune femme. Elle tremblait de tout son être.

 

Non loin derrière eux, Kentin, qui les suivait, treize ans à peine, trop jeune pour ces horreurs, ne dit rien, mais ses phalanges blanchirent tant il serrait le manche de sa lance.

 

— On ne peut plus rien pour lui, souffla Klair, la voix cassée mais ferme, forçant chaque mot à sortir malgré la boule dans sa gorge.

 

Elle déposa une couverture sur le corps de leur ami et frère de survie. Ensemble, tous signèrent, comme pour le vieux cerf.

 

Klair plongea ses yeux dans ceux de Rôh, elle le connaissait trop bien.

 

— On l’a perdu. On a trouvé peu de ressources utiles dans cette ville, notre mission est déjà un échec. On rentre. Maintenant. Avant qu’ils nous sentent aussi.

 

— Non, répondit Rôh, dans un souffle presque inaudible mais d’une dureté absolue.

 

— Rôh ?!

 

— Non, Klair, répéta-t-il, plus fort cette fois, ses yeux ne quittant pas la silhouette recouverte. On ne rentre pas. Pas comme ça. Pas en le laissant… là, on ne peut p… Sa voix se brisa net.

 

Les autres hochèrent la tête, un à un, silencieux mais unanimes. Même Kentin, le plus jeune, le regard toujours rivé sur le feu, articula d’une voix blanche :

 

— Non… Aucune pitié…

 

Klair ferma les yeux un instant. Elle pensa à Joh, à sa règle d’or, « aucun risque ne doit être pris ». Elle pensa à la mission, déjà compromise. Puis elle pensa à la couverture soigneusement repliée, à ce silence obscène qui avait avalé l’un des leurs sans un bruit. Elle rouvrit les yeux.

 

— Alors on fait ça bien. En silence.

 

Rôh fut le premier à s’approcher de nouveau du foyer. Malgré l’urgence, malgré la mort qui les guettait à chaque mètre, il s’arrêta au pied de la broche. Klair se hissa à ses côtés, la poitrine compressée par une terreur d’un autre genre.

 

Sans un mot, Rôh posa sa main calleuse sur le torse calciné du garçon, juste au-dessus du tatouage à demi brûlé par le feu. Il ferma les yeux une seconde, les lèvres scellées sur une prière muette « le salut des Veilleurs », celui qu’on ne donnait normalement qu’aux morts enterrés sous la terre ferme. Kentin s’approcha à son tour, tendit sa jeune main et frôla le bois de la broche, les larmes gelant instantanément sur ses joues rougies. Aucun d’eux ne parla. C’était un adieu volé à l’obscurité, un instant suspendu où ils lui rendirent sa dignité de Veilleur avant que le sang ne coule.

 

Klair posa une main ferme sur l’épaule de Kentin pour l’écarter, le regard durci par une résolution froide. Le temps du deuil venait de s’achever.

 

Chacun choisit sa cible dans un silence rodé par des années d’entraînement aux côtés de Gill et des Soldats du camp. Klair sentit la lame de son couteau s’enfoncer sans un bruit, la main plaquée sur la bouche de sa victime pour étouffer jusqu’au dernier souffle. Ce n’était pas de la chasse. C’était autre chose, quelque chose de plus froid, de plus nécessaire.

 

Non loin de la broche, le gamin qui avait tourné la manivelle toute la soirée dormait encore, recroquevillé contre une structure métallique, épuisé par sa tâche morbide. Une lame silencieuse et bien placée trancha la gorge du cuisinier en herbe, sans un bruit.

 

Un par un, les Charognards endormis rejoignirent le silence éternel sans jamais rouvrir les yeux. Trois. Quatre. Le cinquième ne mourut pas assez vite. En s’effondrant, il heurta un empilement de tôles appuyé contre une tente. Le fracas métallique résonna dans toute la cavité du stade comme un coup de tonnerre.

 

— On bouge ! cria Rôh, abandonnant toute prétention au silence. Repli, repli, repli ! Il lança un dernier regard sur son jeune camarade, empli de tristesse et d’une fureur qui le surprit un instant. Il tourna le dos et fonça dans l’obscurité.

 

Le camp explosa en un chaos de silhouettes surgissant des tentes restantes, armes en main, hurlant leur rage et leur confusion. Klair courut, décochant une flèche par-dessus son épaule sans même viser, touchant un Charognard en pleine gorge alors qu’il s’apprêtait à leur couper la route vers la brèche. Kentin planta sa lance dans le flanc d’un second, l’arrachant d’un geste brutal appris trop jeune, avant de reprendre sa course sans un regard en arrière.

 

Ils franchirent la brèche du stade sous une pluie de projectiles improvisés, s’enfonçant dans le labyrinthe gelé des avenues éventrées, semant leurs poursuivants dans le dédale de béton effondré et de poches radioactives que seuls eux savaient contourner. Les cris de rage s’éloignèrent peu à peu, avalés par le vent et la distance, jusqu’à ne plus être qu’un souvenir de plus dans une nuit déjà trop pleine de fantômes.

 

Ils rejoignirent le convoi trois jours plus tard, exténués, un membre en moins et l’âme plus lourde qu’à l’aller. Klair ne raconta pas tout à Joh, ce soir-là. Elle lui parla de la mission, des maigres ressources récupérées, du danger accru dans les ruines de l’ancienne capitale.

 

Elle ne lui parla pas de la broche, ni du silence obscène de cette nuit-là. Les autres non plus, gardant en eux la douleur et l’incompréhension du monde. Chacun retourna à une routine indispensable ; leur perte viendrait, plus tard, hanter leurs cauchemars.

 

Certaines choses n’avaient pas besoin d’être racontées pour continuer de peser sur leur survie… Ainsi était la grande marche des « Morts-Debout »…

 

 La suite est en cours d’écriture… Merci de patienter…

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