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Mise à jour

11h41, samedi.

Un bureau ensoleillé aux fenêtres grandes ouvertes. Un filet d’air frais pourchasse le nuage euphorisant soufflé par l’Auteur. Il regarde l’écran. L’écran regarde l’Auteur. Entre les deux, un chat vautré dans une position dont la décence interdit les mots descriptifs.


Un curseur clignote, tranquille, comme s’il ne connaissait pas la suite des événements.


Il est 11h42…


Marley est couchée sur le clavier, parce que c’est là, historiquement, statutairement, que se trouve le centre du monde virtuel de son créateur. Elle ne sait rien de la mise à jour prévue vers midi sur scribonautes.fr. La chatte d’appartement ne sait rien de pas grand-chose, en vérité, sauf que la gamelle est vide depuis un temps qu’elle juge scandaleux. Elle bâille. Une lettre en profite pour se faufiler sous son ventre et se planquer.


C’est un M. L’Auteur l’a vu partir, se faufiler hors du fichier qu’il avait ouvert quelques instants plus tôt.


— _ais, _erde, reviens ici toi, écrivit-il.


Le M ne répond pas, tremblant sur ses pattes et il a bien raison d’avoir peur. Dans l’urgence l’Auteur réussit à le remettre en phrase, un peu au pif.


11h47…


Dans le fichier, ça commence à s’agiter. Un point-virgule, qui n’a jamais vraiment servi de toute sa vie de toute façon, se met à vibrer tout seul dans un coin de phrase.


Une majuscule s’accroche à son mot comme à une rambarde de bateau en pleine tempête. Quelque part vers la troisième ligne, un « e » muet (le pire lot qu’on puisse tirer, être muet ET dispensable) commence à hurler, ce qui est assez ironique quand on y pense, et personne n’y pense, parce que tout le monde est occupé à paniquer.


— C’est qu’une mise à jour, dit l’Auteur à voix haute, pour se rassurer, ou pour les rassurer, elles et eux… Ses mots, ses phrases, ses idées débiles et on ne sait plus très bien qui parle à qui à ce stade, couraient dans tous les sens sur l’écran, comme une danse de cowboy désorganisée.


Marley change de place, descend du bureau  et prend langoureusement place sur le canapé. Elle ferme les yeux, lèche une partie inaccessible pour tout autre être habitant le même espace, ouvre un œil, referme un œil. Le rapport entre ces mouvements à ce jour, reste un mystère entier, dirait l’Auteur.


11h53…


Les mots commencent à se tenir les barres, ou plutôt à se tenir les lettres, parce qu’ils n’ont pas de main, ils ont des lettres, et c’est déjà bien assez compliqué à gérer hors temps de crise, alors en pleins dedans.


Un paragraphe entier, un bon gros paragraphe descriptif, du genre qui décrit un pamphlet sur douze lignes bien grasses, parce que l’Auteur avait un peu abusé d’herbe rigolote cette nuit… Donc après une longue digression,  le paragraphe se recroqueville sur lui-même façon transat qu’on replie à la va-vite avant l’orage.


« E_t-ce qu’on va di_paraître ? » demande timidement un adjectif, quelque part… à aucun mots en particulier.


« Je ne _ai_ pa_, mai_, c’e_t pa_ normal ? » répond une faute d’orthographe, qui n’en savait pas plus.


Nul syntagme ne répond, parce que l’Auteur, lui non plus, n’en sait foutre rien. Il a juste lu quelque part, sur le forum, entre deux annonces préventives et un type persuadé que c’était un complot, que « mise à jour » pouvait vouloir dire « redémarrage du serveur », et que « redémarrage du serveur » pouvait vouloir dire, dans les pires scénarios qu’un cerveau caféiné d’auteur sait très bien fabriquer tout seul à 11h53 un samedi avant le moment fatidique… que le moindre syntagme, sujet-verbe-complément inclus, valse dans un vide littéraire.


11h58…


Marley, elle, n’a toujours pas bougé. Elle n’a pas peur, elle n’a jamais peur, du moins sous cette plume. Par contre, elle a faim, ce qui est une préoccupation bien plus ancienne, bien plus solide, et qui a largement survécu à toutes les mises à jour de l’histoire de l’humanité. L’Auteur sourit, sa compagne poilue sourit,


C’est la panique complète, maintenant. Les guillemets se ferment sur du vide en espérant entourer quelque chose. Un point d’exclamation s’est redressé à la verticale, droit comme un i, façon parachutiste prêt au grand saut. Une virgule pleure, sans bruit, ce qui est en soi une prouesse de ponctuation. 


Le S, qui s’est glissé avec le M sans que l’Auteur, tout occupé à hurler après ce dernier, ne le voie passer, planqué sous Marley depuis vingt minutes, sort la tête, la rentre, la ressort, comme ferait un serpent. Il ne sait plus où est le mieux ? Dans le fichier, avec les autres, à affronter ça ensemble, ou là, sous seize kilos de chat confortable, à attendre que ça passe, que la « mise à jour », passe…


11h59…


L’Auteur retient son souffle. Le fichier aussi, les mots restent sur place, figés dans le temps, des paragraphes se resserrent, le texte n’a plus de sens, ce qui est étrange pour une bonne idée de base, mais on n’est plus à ça près. Pensa-t-il dans son euphorique réflexion.


Midi… Et quelques minutes… Un clic et… « Site en travaux »…

Plus rien…


L’Auteur reste figé une seconde de trop, les mains suspendues au-dessus du clavier comme s’il attendait une réplique.


— On a beau _’y attendre… C’e_t chiant…


Marley n’a même pas cillé, elle dort déjà, le nez dans les coussins, complètement indifférente à l’apocalypse numérique qui vient de se dérouler sous ses moustaches. Ses rêves aux royaumes des Croquettes Sacrées sont plus importants que les délires éditoriaux de son pantin nourricier.


Le silence dure… Puis quelque chose se rallume derrière les yeux de l’Auteur, une angoisse d’un genre différent, plus sourde, plus familière.


— Allez… Bon, j’ai une heure pour faire du ménage dans cette nouvelle…


Le temps défit les neurones de l’Auteur, il mit ce moment à contribution pour trier les mots, les remettre à leur place, retrouver la cohérence de son idée. Au fur et à mesure que l’ensemble se bâtissait devant ses yeux embrumés, que ses doigts jouaient leur mélodie lyrique, l’Auteur reprenait confiance en son écriture.


Le cendrier déborde, la tasse de café froid laisse une marque brune sur le bureau blanc, l’air frais se promène librement dans l’appartement aéré, le temps se distord… L’Auteur relit son histoire, sûrement… presque finie, ouvre son navigateur…

13h40…


— YESSSS !!


Le curseur clignote. Toujours pareil, béatement pareil.

Une seconde passe, encore une, et puis rien, et puis rien, et le S ose ressortir complètement de sous Marley, et le point d’exclamation se rassoit, un peu gêné de son numéro de parachutiste, et le fichier entier expire un grand coup silencieux, ce souffle très particulier des textes qui viennent de comprendre qu’ils vont continuer d’exister encore un peu.


Marley, elle, se lève enfin. S’étire. Regarde l’Auteur droit dans les yeux avec ce mépris tranquille réservé aux humains qui viennent de vivre de longues minutes d’angoisse existentielle pour un serveur qui redémarre.


Puis elle va vers la cuisine, pose son derrière devant la Sainte-gamelle.


Parce que bon. M’enfin. Il y a des priorités dans la vie des chats…

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