You are currently viewing La Marche des Morts-Debout Part 7

La Marche des Morts-Debout Part 7

La chute

La Marche des Morts-Debout Part 6

Chapitre 16 : La chute

 

La salle de crise sentait le tabac froid et la peur mal dissimulée. Sous des uniformes trop propres pour ce qui se préparait dehors, une dizaine d’hommes et de femmes couraient dans tous les sens.

 

Le colonel Aleksandr Khrabrost n’avait pas dormi depuis trente-six heures, et ça se voyait à la façon dont ses doigts tremblaient légèrement en tenant sa tasse. Il fumait cigarette sur cigarette, le cendrier devant lui débordait déjà. En temps normal, son physique de boxeur, nez écrasé, regard sombre, dégageait une prestance, une force de caractère qui forçait le respect de ses subordonnés.

 

Le moment qu’il vivait dans ce bunker vieillissant et mal entretenu n’aurait jamais dû arriver. Aucune des hypothèses envisagées par le haut commandement n’avait imaginé une telle catastrophe. Il repensa aux patrouilles envoyées et aux quelques blessés qui avaient réussi à revenir et qui se reposaient dans l’infirmerie.

 

— Tchort ! Kakaïa je eto byla gloupost’… (Merde ! Quelle connerie…).

 

Il reprit une gorgée de café, ralluma une cigarette Vatra, au goût de chiottes fournie par l’armée. D’un mouvement brusque, il se leva, attrapa sa furazhka et l’enfonça sur sa tête. Le colonel russe se secoua et reprit cette stature qui impressionnait tant les autres.

 

Autour de lui, dans la salle de commandement enterrée sous quinze mètres de roche et de béton armé, une dizaine d’écrans crachaient des images fragmentées, hachées par les interférences… Les haut-parleurs hurlaient dans la pièce : des cris de soldats horrifiés, des tirs en rafales, des explosions, des ordres de repli suivis de silences mortifères…

 

— Prekratite eto ! (Arrêtez ça !) ordonna l’officier d’une voix fatiguée.

 

Pavel Udachlivyy, un jeune lieutenant, au visage enfantin, fraîchement affecté comme officier d’ordonnance auprès du colonel, son prédécesseur à ce poste ayant disparu lors de la dernière expédition à l’extérieur, s’exécuta. Un silence relatif emplit l’endroit. Seul le cliquetis des ordinateurs et le souffle de la climatisation troublaient les pensées des résidents du bunker.

 

Aleksandr se posta devant le mur cathodique, observant le déroulement de la débâcle des troupes sur le terrain. Son regard devint plus sombre alors qu’on lui tendait des papiers. Il arracha presque les documents estampillés « SOVERSHENNO SEKRETNO* » des mains d’une jeune femme qui sursauta. L’officier la regarda s’éloigner ; il pensa avoir été trop dur avec elle. Il promena son regard sur la salle, examinant chaque visage. Il pouvait voir la peur marquer les âmes de ses hommes au fer rouge. Il écrasa sa cigarette sur le sol, en prit une autre et reporta son attention sur la pile de documents qu’il avait en main.

 

Le colonel Khrabrost était plongé dans sa lecture quand son ordonnance s’approcha de lui.

 

— Polkovnik ? Kakovy vashi prikazy ? Situatsiya… Le jeune lieutenant se reprit. Situatsiya stanovitsya kriticheskoy… My teryayem vso bol’she i bol’she podrazdeleniy… (Colonel ? Quels sont vos ordres ? La situation… la situation devient critique… On perd de plus en plus d’unités…).

 

— Povtorite eto, leytenant (Répétez ça, lieutenant), dit-il, sans quitter des yeux le rapport.

 

— Post sem’ ne otvechaet uje piat’ minout, moï polkovnik. Pogranitchnye posty nomer dvenadtsat’, a takje trinadtsat’ i piatnadtsat’… Tozhe net… murmura le jeune homme qui transpirait la peur par tous les pores de sa peau. (Le Poste 7 ne répond plus depuis cinq minutes, mon colonel. Les Postes frontières n°12 ainsi que le 13 et le 15… Non plus…).

 

Le colonel plongea son regard dans celui du jeune lieutenant. Il y voyait une terreur grandissante, il sourit. Lentement, il fit le tour d’horizon de la pièce, le même regard dans les yeux de ses courageux hommes et femmes qui l’entouraient. Il devinait ce que chacun pensait, et il se devait de faire bonne figure. Il ravala ses propres terreurs.

 

— Pozhaluysta, vse vy… (S’il vous plaît, vous toutes et tous…) lança-t-il à la cantonade.

 

Tous les yeux s’étaient tournés vers lui. Il retint son souffle une seconde. L’officier retira sa casquette, la posa sur la table centrale, se passa une main dans ses cheveux coupés court.

 

— YA ponimayu vashi chuvstva. YA takoy zhe, kak vy, ponyatiya ne imeyu, chto na samom dele proiskhodit… (Je sais ce que vous ressentez. Je suis comme vous, je n’ai aucune idée de ce qu’il se passe vraiment…). Il s’assit lourdement sur son fauteuil, alluma une cigarette et par réflexe en tendit son paquet au jeune sous-officier, surpris, qui en attrapa une.

 

— Irina ? Yest’ kakiye-nibud’ novosti… e-e… obnadezhivayushchiye novosti ? (Irina ? Des nouvelles… euh… des nouvelles encourageantes ?) La question surprit une femme d’âge mûr, installée derrière la console vidéo.

 

Elle hésita, la voix soudainement trop fine pour le drame qui se déroulait de par le monde.

 

— Polkovnik? Kolonna, razmeshchennaya v gorode Anadyr, peredala poslednee soobshcheniye chetyre minuty nazad. YA… YA mogu vam yego pereklyuchit’. (Colonel ? La colonne stationnée dans la ville d’Anadyr a transmis un dernier message il y a quatre minutes. Je… Je peux vous le repasser.).

 

— YA vas slushayu… (Je vous écoute…) murmura le colonel, comme s’il savait déjà ce qu’il allait entendre…

 

Un grésillement emplit la salle, puis la voix d’un homme, hachée, entrecoupée de sons qu’aucun soldat ne devrait jamais avoir à entendre au combat. Des crissements, des couinements suraigus, des cris humains noyés dans un bruit de mastication continu, presque organique.

 

« Ne derjatsya… boyepripasy ikh ne ostanavlivayut dostatochno bystro… ikh slishkom… ikh SLISHKOM MNOGO… Bozhe, oni vezde, oni prokhodyat cherez ventilyatsionnyye shakhty, oni… AHHHHH !!!! »

(« …ils ne tiennent pas… les munitions ne les arrêtent pas assez vite… ils sont trop… ils sont TROP NOMBREUX… Dieu, ils sont partout, ils passent par les conduits, ils… AHHHHH !!! »)

 

Puis plus rien. Juste le silence blanc du signal perdu.

 

Khrabrost ferma les yeux une seconde, le temps d’inspirer profondément, une habitude qui datait d’avant, d’une autre vie, quand il croyait encore que la discipline suffisait à contenir n’importe quelle catastrophe.

 

— Skol’ko vremeni ostalos’ do togo, kak liniya oborony Moskvy padet? (Combien de temps avant que la ligne de Moscou ne cède ?) demanda-t-il enfin.

 

— Chto nam delat’, polkov… (On fait quoi, colon…) demanda quelqu’un.

— Soglasno poslednim doneseniyam s fronta, moy polkovnik… (D’après les derniers rapports du front, mon colonel…). Le major Ilyine, un homme rompu à la guerre, debout devant la grande carte murale constellée de pastilles rouges qui progressaient d’heure en heure comme une tache d’encre impossible à effacer, hésita à son tour.

 

 

— … Dvenadtsat’ chasov. Mozhet byt’, men’she. (… Douze heures. Peut-être moins.).

 

Un silence tomba sur la pièce, aussi lourd que les quinze mètres de roche au-dessus de leurs têtes. L’ambiance enfumée du bunker pesait sur les épaules du petit groupe d’hommes et de femmes présent autour du colonel.

 

 

— Svyazhites’ s Moskvoy. Sprosite napryamuyu u Kremlya, a ne u generalnogo shtaba, kakova situatsiya i yest’ li novyye prikazy. (Contactez Moscou. Demandez directement au Kremlin, pas à l’état-major, quelle est la situation et de nouveaux ordres.) indiqua l’officier supérieur en charge de la frontière entre la mère patrie et l’Alaska.

 

 

— Moy polkovnik, my pytayemsya uzhe dva chasa. Pryamaya liniya… (Mon colonel, ça fait deux heures qu’on essaie. La ligne directe est…).

 

— Poprobuyte yeshcho raz. (Essayez encore.).

 

Il fallut deux heures de plus pour obtenir une réponse, et quand elle vint, ce ne fut pas celle qu’ils espéraient.

 

— Moy polkovnik, razresheniye na takticheskiye udary po zonam gorodskogo karantina podtverzhdeno. Pryamoy prikaz Prezidenta. Oni… Oni sdelayut eto, moy polkovnik. Po… po Moskve… Po nashey sobstvennoy stolitse… (Mon colonel, autorisation confirmée de frappes tactiques sur les zones urbaines de confinement. Ordre direct du Président. Ils… Ils vont le faire, mon colonel. Sur… sur Moscou… Sur notre propre capitale…). La voix du radio-opérateur tremblait franchement à présent.

 

 

Avachi de fatigue dans son fauteuil, les mains tremblantes, le colonel Aleksandr Khrabrost sentit quelque chose se briser en lui, quelque chose qu’il ne pourrait jamais tout à fait recoller, même des années plus tard. Si, avec de la chance, il survivait à la chute du monde connu. Il pensa à son épouse et à leurs deux enfants restés en arrière et certainement partis pour un monde meilleur. Retenant son souffle, il se devait de faire abstraction de ses propres dilemmes moraux, pour faire bonne figure devant ses troupes.

 

 

— Otschyot ? (Décompte ?).

 

— Sem’ minut… (Sept minutes…).

 

Personne ne parla pendant ces sept minutes dans la salle de contrôle baignée dans un nuage de fumée et de café froid. Personne ne trouva rien à dire qui aurait suffi. Ils se contentèrent de regarder l’écran principal, relié à une caméra de surveillance périphérique orientée vers l’ouest, vers le nuage sombre diffus à l’horizon qui, pour l’instant, n’était pas encore annonciateur d’un avenir chaotique.

 

 

L’éclair blanc effaça tout, pendant une fraction de seconde qui parut durer une éternité aux hommes et femmes figés par l’horreur destructrice. Puis vint l’onde, visible même à cette distance sous la forme d’un mur d’air déformant l’horizon, et enfin, bien après, le grondement sourd qui fit vibrer jusqu’aux fondations du bunker, comme si la terre elle-même hurlait de douleur.

 

Il fallut plusieurs minutes avant que quelqu’un ne trouble le silence accablé devant l’horreur nucléaire que venait de déclencher l’état-major de la Sainte Russie.

 

 

— Les fous-du-bus… cracha avec mépris et en français le major Ilyine, blanc comme la banquise qui couvrait la toundra environnante.

 

 

— Bozhe, prosti nas… (Que Dieu nous pardonne…), murmura le jeune lieutenant, une main plaquée sur sa bouche.

 

 

— Bog zdes’ ni pri chom. Eto my, tol’ko my sdelali eto, s nimi i s samimi soboy, kak vsegda… (Dieu n’a rien à voir là-dedans. C’est nous, seulement nous qui avons fait ça, à eux et à nous-mêmes, comme d’habitude…) répondit sèchement Khrabrost, la voix cassée par l’émotion.

 

 

Les quelques messages interceptés venant d’autres nations semblaient montrer une perte totale du contrôle de la situation mondiale. La Solution Grise n’avait pas fonctionné ; pire, elle avait créé un monstre incontrôlable qui, pensa l’officier en (sur)charge de la défense, mettrait fin à l’humanité…

 

 

L’ordre suivant tomba moins d’une heure plus tard, chiffré, provenant d’un état-major qui, le colonel le comprit sans qu’on ait besoin de le lui préciser, ne survivrait sans doute pas à la journée.

 

 

PROJET : В КРАЙНЕМ СЛУЧАЕ. ACTIVATION IMMÉDIATE. AUTORISATION NIVEAU ABSOLU. (Projet : Dernier recours).

 

Le colonel Aleksandr Khrabrost avait déjà entendu parler de ce plan, des années plus tôt, lors d’un briefing classifié auquel seuls les officiers de haut rang avaient eu accès.

 

Un accord secret, négocié dans les dernières années de tensions plus ou moins apaisées entre les grandes puissances, quand certains scientifiques des deux côtés de l’ancien rideau de fer avaient compris, bien avant les politiques, que certaines menaces ne connaissaient ni frontières ni idéologies. Un point de passage, une route par le détroit gelé. Et de l’autre côté, sur la terre de l’ancien adversaire impérialiste, un navire, positionné en secret, en attente d’un signal que personne, à l’époque, n’avait vraiment cru voir arriver un jour.

 

— Soberite ves’ godnyy personal. Ostav’te chuvstvitel’nyye arkhivy, biologicheskiye obraztsy, dokumenty po Seroy Reshieniyu. Vso, chto mozhet odnazhdy ob’yasnit’ komu-nibud’, chto zdes’ proizoshlo. (Rassemblez tout le personnel encore valide. Laissez les archives sensibles, les échantillons biologiques, les documents sur la Solution Grise. Tout ce qui peut expliquer, un jour, à quelqu’un, ce qui s’est passé ici.), ordonna l’officier épuisé par la tension des quelques jours passés.

 

— A my, moy polkovnik? My tozhe uyedem? (Et nous, mon colonel ? On part aussi ?) demanda la femme à la console vidéo, les yeux rouges de fatigue et de larmes contenues.

 

Khrabrost regarda longuement la carte murale, les pastilles rouges qui avaient déjà englouti la moitié du territoire représenté, puis les visages fatigués de ceux qui avaient tenu ce poste bien après que tout espoir raisonnable avait disparu dans le souffle du grand flash… Pas de sourires sur l’ultime photo d’une humanité assistant à sa fin.

 

Il tentait de remettre ses idées en place, cherchant à cacher son angoisse et les troubles causés par la perte supposée de sa famille qui se trouvait à Moscou…

 

— Mayor, pust’ te, kto mozhet idti, otpravlyayutsya seychas zhe, na vostok, k prolivu, poka lyod yeshcho derzhitsya. A te, kto ne mozhet… (Major, que ceux qui peuvent marcher partent maintenant, vers l’est, vers le détroit, pendant que la glace tient encore. Ceux qui ne peuvent pas…). Il ne termina pas sa phrase. Personne n’en avait besoin…

 

Le convoi militaire quitta le bunker trois jours plus tard, sous un ciel d’un gris uniforme et sale, chargé de cendres qui n’avaient pas fini de retomber depuis l’autre bout du continent.

 

Ils étaient trente-sept au départ. Khrabrost savait, en observant la ligne de véhicules chenillés s’étirer sur la neige vierge, qu’ils ne seraient pas tous vivants à l’arrivée. Les blessés intransportables à qui on avait donné une pilule de cyanure reposaient dans l’infirmerie.

 

Les règles avaient changé quand de sombres irresponsables avaient eu l’idée débile de créer un fléau pour combattre une autre calamité que la nature bafouée avait envoyée pour se venger des hommes.

 

Le froid, la distance, et ce qui rôdait déjà dans les forêts qu’ils devraient traverser se chargeraient de réduire ce nombre, jour après jour, jusqu’à la fin de leur temps sur Terre.

 

Ils avaient perdu, et l’humanité allait en payer le prix. Il le savait, ses hommes et femmes autour de lui s’en doutaient, mais il restait un tout petit espoir, le Projet : Dernier recours et les infrastructures qui y étaient cachées depuis la guerre froide…

 

Avant de refermer la lourde porte blindée du bunker sur les ténèbres à venir, pour la dernière fois, le colonel Aleksandr Nikolaï Khrabrost, des Forces armées de la Fédération de Russie, dernier représentant d’une grande nation à genoux, retourna seul dans son bureau, ouvrit le tiroir du bas de son classeur métallique, et y déposa la liasse de documents qu’il n’avait pas eu le cœur d’emporter : les rapports bruts sur la Solution Grise, les comptes rendus de la chute de Moscou, les coordonnées exactes du point de passage et du navire qui les attendait peut-être encore, quelque part sur une côte étrangère.

 

— Yesli kto-to odnazhdy naydyot eto, znachit, my dejstvitel’no vsyo poteryali. (Si quelqu’un trouve ça un jour, cela signifiera que nous aurons vraiment tout perdu.), murmura l’officier supérieur pour lui-même.

 

Il referma le tiroir, le bureau, la porte du bunker, et partit rejoindre les siens dans le froid, sans se retourner, ignorant qu’il venait de scinder son propre destin de celui d’une caravane de survivants qui, vingt ans plus tard, suivrait exactement les mêmes traces, portée par le même espoir désespéré, sans jamais connaître son nom.

 

(NDLA * « TOP SECRET »)

 

La suite re) arrive bientôt…

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.