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Triage

En gare, départ imminent

L’Auteur fixait le plafond. Depuis combien de temps ? Impossible à dire. Le plafond de sa renardière où se projetaient des idées qui n’avaient pas le courage ou le talent de devenir des phrases. Une toile d’araignée, au coin nord-est, attira son attention. Une mouche (peut-être ?) y agitait ses pattes, accentuant sa destinée mortellement inéluctable. Elle ressemblait vaguement à une pelote de laine, ou à une momie, ou encore à l’échec de sa propre vie. Il cligna des paupières, un sourire naissait sur ses lèvres. La tache resta. L’idée absurde aussi.


— M’enfin, fit-il en se redressant péniblement dans son fauteuil.


D’un geste du pouce, presque professionnel, le briquet créa une flamme faisant danser les ombres sur les murs, avant d’embraser le papier roulé.

La fumée monta, bleue, paresseuse, et se mêla à la poussière des rayons solaire qui entraient par la fenêtre entrouverte. La journée était… « chaude » serait un euphémisme, « torride » serait plus adapté à la moiteur de l’atmosphère.


Aux pieds de l’Auteur, Marley, chatte bienheureuse, reposait sur le dos, tel un mauvais trophée devant une cheminée, souffrant aussi de la colère du thermomètre.


L’Auteur aspira une longue bouffée, laissant glisser ses neurones dans une réaction biochimique apaisante. Tout de suite, le plafond devint plus intéressant. L’œuvre au crochet de la dame arachnide se transforma en lignes, des chemins se traçaient dans son esprit. Petit à petit, ces lignes changèrent, devinrent des croisements, comme dans une gare, et se rejoignaient toutes sur le corps de la pauvre mouche.


Mais pas une gare quelconque, non, mais une gare de triage, avec des voies qui partaient dans toutes les directions, des signaux qui clignotaient dans un désordre savant, et des wagons qui attendaient, immobiles, comme des idées en sursis.


Il sourit, joua des doigts dans sa barbe devenue, beaucoup trop tôt, toute blanche. Un geste reposant… Il pensa à voix haute…


— Oui, c’est ça, mon cerveau est une gare de triage. Pas un palais de sable où ma pensée pure se vautre dans l’aisance, non… Hum, plutôt une petite gare de province, un samedi soir, quand le dernier train est en retard et que le cheminot est fatigué.


— Bon, fit-il en expirant un autre cumulonimbus illégal… Voyons un peu tout ce bordel…


Il ferma les yeux… Oui, il y était… Dans cette gare psychique aux murs immaculés. La cabine de signalisation sentait le café abandonné et la bonne intention toute moisie.


L’Auteur n’avait pas de corps, il n’était qu’une projection d’une conscience supérieure, vêtue d’un torse poils imaginaire. Devant lui, un tableau de bord, des aiguilles qui tremblaient, des leviers qui grinçaient. Et surtout, ce bruit, ce grincement de fond : « Sscrrrriiitch », comme une phrase qui accroche le papier avant de se décider à exister. L’Auteur regarda autour de lui… Des trains étaient garés un peu partout.


Sur la voie 7, un express tout neuf, brillant, avec sa locomotive qui crachait, dans sa fumée : « INSÉRER TITRE DE ROMAN ». L’Auteur regardait les wagons ; certains étaient bondés de personnages, d’idées stupides, d’autres étaient vides, complètement vides, juste un dernier wagon pour que l’Auteur puisse admirer sa future œuvre. Il connaissait ce train, c’était celui qu’il n’arrivait jamais à rattraper. Chaque fois qu’il pensait démarrer son voyage, d’autres trains entraient dans la gare de triage de ses neurones…


— Mouais, le trajet allait être long mais vraiment important et je ne raterai pas ce train… bougonna-t-il pour lui-même. Il faut que je le prenne ce p’tain de train, depuis le temps qu’il m’attend…Arf !!


Un filet d’air traversa l’appartement, chassant le brouillard jamaïcain. Marley étira son corps boulimique, profitant d’un peu de fraîcheur accordée par Éole…


Sur la voie 1, un wagon poussiéreux. Une étiquette à moitié déchirée : « Nouvelles 2017 (à finir) ». Il sentait le renfermé, ce wagon. L’odeur des projets qu’on enterre dans des tiroirs en se disant « quand j’aurai le temps ». L’Auteur détourna son attention imaginaire ailleurs, c’était trop triste. Et sur la voie 3…


Et puis, il y eut un sifflement. Pas un sifflet de gare, non. Un sifflement d’oreille, ce « iiiiiiiiii ! » aigu qui annonce que quelque chose arrive. Un train déboula de nulle part, ralentit en crissant, cracha une fumée noire qui puait le pathos et la prétention littéraire.


Une locomotive flambant neuve tirait avec aisance trois wagons tout aussi clinquants… De la première voiture, un personnage descendit. Un type en imperméable, l’air de celui qui sait qu’il est le héros parce qu’on lui a offert un passé douloureux en cadeau de bienvenue.


La deuxième contenait une intrigue décousue, pas vraiment complétée.

L’Auteur plissa les yeux. Le wagon de l’intrigue fuyait ; un trou en dessous, et de cet orifice, le suspense fuyait, goutte à goutte, comme un robinet mal fermé.


— Arf, mais c’est quoi ça encore ? Bon, je m’en occuperai plus tard.

Il reporta son attention sur le troisième wagon… Le troisième était bizarre. Normalement, il était censé contenir le dénouement de l’histoire, mais il faisait à peine la taille d’une vieille boîte à chaussures, et il était occupé !

Par un chat… Son chat ?!


— Marley ?! Qu’est-ce que tu fous là ?! Sors de mon histoire… Allez, pchiii…

Marley, installée en travers du wagon miniature, ouvrit un œil. Elle ne répondit pas. Elle ne répondait jamais. Elle était le seul être de cette gare à ne pas avoir besoin de justification narrative. Elle existait, point, et c’était déjà plus que la plupart des personnages de l’Auteur. Il regarda le pétard tenu entre deux doigts, et sourit béatement.


— Ouah ! C’est d’la bonne !


Reprenant une longue gorgée de café tiède, il replongea dans son fichier texte.


Le type en imperméable, un inspecteur américain bossant dans l’Hexagone sur une affaire sordide, descendit du premier wagon. Il avait une clope au bec ; une clope sans permission, sans tabac, sans feu. Il marcha vers la cabine de signalisation. Il leva les yeux vers l’Auteur et lança :


— Chef ?


— Ouais, quoi ? répondit l’Auteur, un peu agacé d’être dérangé dans sa propre hallucination créative.


— Ben, j’vais pas sur la voie 4.


— Si, tu vas sur la voie 4, ajouta l’Auteur. Cette ligne est déjà commencée : meurtre horrible, enquête compliquée, un monstre qui tue, etc. J’ai tout prévu, t’inquiète… C’est sur la liste des trucs à finir, tu verras bien, j’ai prévu des rebondissements inattendus.


— Non. J’vais sur la voie 7. J’ai un tueur fou à stopper et il me faut la ligne 7…

L’homme en imper haussa les épaules. Il tira une bouffée de sa clope imaginaire, ajusta devant ses yeux son chapeau de vieux polar. Ce personnage voulait voir la voie 7, celle où l’intrigue et les rails seraient faits d’or, où le héros sauverait le monde au ralenti avec une musique orchestrale en fond sonore.


— Bullshit ! ricana le narrateur de cette courte nouvelle à son chat assommé par la chaleur.


Ahuri devant l’outrecuidance du bonhomme, l’Auteur répondit gauchement :


— La voie 7 ? Mais la voie 7, elle n’existe pas encore ! Y’a que quatre voies dans cette gare cérébrale ! Et puis, elle n’est pas pour toi… Le roman n’est pas pour toi…


— Mais si, regarde ! Elle existera si j’y vais maintenant… murmura, sûr de lui, l’homme fictif.


Arf. C’était flippant. C’était le moment où le personnage prenait le contrôle. L’Auteur avait lu ça dans des manuels d’écriture créative, des bouquins vendus trente euros qui expliquaient « laissez vos personnages vous surprendre ». Ouais, sauf que le sien, il le surprenait en le prenant pour un con. Il voulait de l’action. Des explosions. Des femmes en cuir. Il ne voulait pas de la voie 4, la voie des drames, des crimes et des silences pesants autour d’une table d’autopsie.


L’Auteur regarda son tableau de bord. La voie 7, sur son plan mental, n’était qu’un trait de crayon. Un trait qui s’arrêtait en plein milieu, comme ses ambitions à trois heures du matin sous substances hallucinogènes.

Cette voie 7, pas encore créée, l’Auteur la réservait pour le train « INSÉRER TITRE DU FUTUR ROMAN » (en cours de fabrication). Rien dans son monde littéraire ne le ferait changer d’avis, c’était… c’était son plus grand rêve…

Il saisit le levier numéro 4. Ses doigts intangibles glissèrent. Le levier était bloqué, rouillé, grippé par la peur de l’émotion. Le levier de la voie 7, lui, était tout neuf. Trop neuf, ayant à peine servi, juste une centaine de pages inachevées.


L’Auteur tira dessus comme un forcené. Un clac sec résonna quelque part dans son cortex préfrontal. Le train vrombit, le type en imper leva le pouce comme pour appuyer sa satisfaction.


Et le train dérailla.


Pas un peu. Un déraillement d’apocalypse ferroviaire. Le wagon-personnage s’écrasa contre le wagon-intrigue. Le wagon-dénouement, avec Marley dedans, roula jusqu’au bout de la voie et heurta le mur des limites de l’Auteur. Boum, un bruit sourd, celui d’une idée qui meurt en direct. La septième voie dorée n’était pas faite pour ce personnage.


L’Auteur avait prévenu, cette voie était réservée pour une histoire beaucoup plus ambitieuse…


— Voilà, tu vas passer quelque temps en réparation et tu ne reviendras que quand je le déciderai. Point.


Le silence revint. Ce silence de gare déserte, où même les bagages ont honte.

L’Auteur passa une main inventée dans sa tignasse. Il était en sueur. Enfin, il avait l’impression d’être en sueur… C’est le problème, dans une métaphore, on ressent tout en mode « comme si »…


Comme si son cœur battait la chamade. Comme s’il allait vomir par la fenêtre de sa cabine onirique. Comme si sa vie entière de scribouilleur tenait dans un levier d’aiguillage qu’il ne contrôlait pas. Et là, dans le brouillard de la gare, il entendit un bruit.


Tchak… Tchak… Tchak…


Régulier, mécanique. Pas un sifflet, on aurait dit… Hum, un clavier, quelqu’un qui tapait quelque part au-dessus, au-delà, au-delà du delà… Mais non, un nouveau train venait d’entrer en gare. Un vieux modèle, une 119 de l’Union Pacific crachant sa fumée, tel l’Auteur soufflant ses poumons dans son modeste appartement.


Pschhhh ! Le cowboy qui en descendit avait l’air patibulaire, mais… mais vraiment… Un regard noir comme la mort, un sourire carnassier aux dents gâtées par la négligence. Il tenait à la main une drôle d’arme, une sorte de tromblon meurtrier qui fit sourire l’Auteur.


— Moi aussi, je veux la voie 7, celle pavée de bonnes choses, d’une aventure longue et pleine de rebondissements. J’en ai marre de chasser le petit bandit… éructa-t-il en crachant sa chique sur le sol des couloirs neuronaux de son créateur.


— Ah, non… Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! Je vous ai déjà dit que cette ligne était réservée pour autre chose… Hum, de plus important…


Despèrasta grogna. Il ne savait pas quoi faire. D’habitude, il flinguait à tour de bras à la poudre noire, dézinguant les usurpateurs. Là, rien n’était possible. Le cowboy malfaisant renifla, il écrasa le mégot de son « barreau de chaise » indien sur le sol et regagna calmement son wagon. Ce qui surprit l’Auteur : il avait créé ce personnage comme une raclure sans cœur, et le voir faire demi-tour sans rébellion le laissa sur le cul…


Une pensée, pas la sienne, résonna. Elle sentait la fumée euphorisante, la nuit blanche, et cette fatigue créative qui fait que les mots sortent en vrac, comme des voyageurs qui bousculent tout sur le quai d’une gare inventée.


— Bon ! La gare de triage, c’est pas mal comme allégorie. Mais le type en imper qui fait dérailler le récit, c’est un peu vu, non ? Et le personnage de Marley dans le wagon, c’est du fan-service gratuit pour tous les ailurophiles. Il va falloir retravailler ça, mon vieux. Allez, on efface et on reprend…


L’Auteur leva les yeux. Un autre train était à quai, attendant que la ligne créatrice se libère. Un train fait de bric et de broc, survivant d’une histoire de fin du monde. Une poignée d’enfants regardaient par les fenêtres brisées sous le regard bienveillant de trois adultes portant le poids de leur survie au fond des yeux. Une odeur de mélancolie flottait autour des vieux wagons.


L’Auteur leur fit un signe de la main, sans que personne n’y réagisse. Il voulait leur dire que leur voyage arrivait bientôt à destination et que leur histoire touchait au but…


Au-dessus de la cabine, au-dessus de la fumée noire, au-dessus des rails tordus, il y avait un plafond. Sauf que ce n’était pas un plafond, c’était un écran blanc, lumineux, avec un curseur qui clignotait.


Tchak… Tchak… Maaaaou !


Les aiguilles de l’horloge biologique de Marley tournaient plus vite qu’il ne tapait sur son clavier. Et elle tenait à lui rappeler ses obligations. Quelques minutes passèrent, un café coula, une chatte fut gavée, une feuille de papier gommée fut roulée, et l’Auteur reprit sa place de chef de sa gare cérébrale…


Le néant de la gare se mit à clignoter : flash lumineux, grand noir, flash, comme un document vierge qui attend qu’on tape la suite. Une tempête de vent souleva la poussière accumulée dans la gare. L’Auteur leva les yeux au ciel où flottait un nouveau modèle de train futuriste. Une passerelle descendait lentement avant de toucher le béton du quai dans un crissement strident. Un homme d’âge mûr aux tempes grisonnantes posa son pied botté de métal sur le sol. Dans ses mains, l’Auteur reconnut le FAME-2080 qu’il avait créé pour son personnage. Celui-ci bascula la visière de son casque spatial, manipula le cadran de régulation de sa combinaison et cria :


— Oh ! C’est où la voie 7 ? Il fouilla son écran. Pourtant, je suis au bon endroit, sur la bonne planète ?


L’Auteur sourit et lâcha à sa compagne à poils couchée sur le canapé, digérant tranquillement dans la fraîcheur de fin de journée :


— Ils ont décidé de me faire chier, tous autant qu’ils sont… Un personnage reste un personnage… D’où se permettent-ils d’intervenir dans mon histoire ? Qu’ils restent à leur place… Merde !


Soudain, dans un éclair de lucidité, il comprit. Il n’était pas le chef de ce maillage textuel, il était un train, un wagon trop plein. L’Auteur était aussi ce type en imper qui refusait d’aller où on lui disait, ce bandit du Far West, méchant et hargneux. Il était même le chat, immobile et indifférent dans le wagon miniature. Il était une poignée de mots nés de l’ennui d’un type qui fumait des trucs en regardant son écran et qui se demandait si sa vie avait plus de sens que celle de ses créations.


Et si lui, l’Auteur, celui qui croyait tenir le stylo (bon, le clavier en fait), n’était pas lui-même en train d’être écrit ? Et si sa gare, sa cabine, ses nuits blanches et ses doutes de sous-philosophe n’étaient qu’un wagon sur une voie plus grande ? Une voie qu’il ne contrôlait pas plus que ses personnages ne contrôlaient la leur ? Question franchement intéressante, assez pour en faire un truc complètement décousu, une nouvelle décalée, un peu débile mais sûrement sincère…


Il avait étalé dans son fichier texte tout un tas de réflexions sous-jacentes. Il jeta un œil sur le cendrier, son repère temporel. Il s’étira de toute sa longueur de concert avec Marley, plongée dans un safari au monde des rêves. Qui imite l’autre ?


— Bon, je crois que j’en ai fini avec ça. Trier mes priorités, mettre en place mes petits trains avant de commencer mon grand voyage d’auteur…


Il tendit la main sur son clavier, pressa la touche « SAVE ». Aussitôt, la fumée se dissipa, les rails s’effacèrent, le tableau d’affichage s’éteignit, lettre par lettre.


VOIES 1/2/3/4/5/6 : HORS SERVICE…

VOIE 7 : EN COURS DE RÉALISATION…

PROCHAIN TRAIN : DÉPART IMMINENT…


Clic… Clac, c’est dans la boîte…


Son texte était sauvegardé ; il pouvait l’utiliser, même si le doute et l’absurdité du machin jouaient avec ses nerfs. Maintenant, l’Auteur était seul devant son bureau enfumé, seul face au clignotement de la barre verticale. Dans l’attente d’une révélation, d’un déclenchement sur ses voies sans fin.


Et là, au milieu du curseur qui pulsait comme un cœur artificiel, une dernière pensée le traversa. Une pensée qui n’était peut-être pas la sienne, ou peut-être bien que si.


Une super-baballe rebondissant contre les parois intérieures de son crâne, qui ne serait qu’un autre produit philosophique absurde. Et si l’Auteur n’était qu’une métaphore née de la panne d’inspiration d’un type qui regardait au fond de lui ? Qu’est-ce qui prouvait que ses nuages euphoriques, ses doutes d’écrivain et sa gare de triage imaginaire n’étaient pas juste en train d’être tapés à la va-vite par une entité encore plus haute ? Un genre de mec barbu sur un trône en céramique, s’emmerdant dans sa propre dimension, ou encore une muse bourrée à la bière bon marché.


C’était le problème avec la création. Dès qu’on ouvrait une porte, on trouvait une autre cabine sans luxe. Et dans chaque cabine, un type étrange portant soit un chapeau de cowboy, soit un imperméable, mais souvent l’esprit enfumé, qui prétendait être le chef de gare.


Tchak…


— Bon, cette fois, je pense avoir fini. Je tenterai le terminus de mes délires, avec les adieux et les mouchoirs, une autre fois. T’en penses quoi, Marley ? murmura de sa voix lointaine l’Auteur.


Sur le canapé, dans le bureau qui sentait bon le café froid et l’herbe magique, Marley ouvrit un œil somnolent, bâilla à s’en décrocher la mâchoire. Naturellement, elle s’en fichait, comme toujours…


Départ du train imminent : VOIE 7…

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