La chute
La Marche des Morts-Debout Part 7
Chapitre 17 : Le choix
Les éclaireurs avaient repéré, plus tôt dans la matinée, une grande plaine parsemée de plaques de neige. Joh avait donné les consignes habituelles et le convoi avait formé son serpent-qui-se-mord-la-queue. Les froids extrêmes qu’ils avaient rencontrés étaient loin derrière eux. Le convoi avait supporté la perte de quelques ballots sans importance lors de la traversée vers le pays de la bannière étoilée, sans perte majeure pour la survie du groupe. Les températures devenaient plus clémentes, les nuits étaient encore froides, mais supportables.
La Horde semblait avoir perdu un peu de son avance habituelle, offrant au convoi un répit précieux. Elle devait être sur la piste d’autres sources de nourriture. Il y a maintenant quelques mois, un éclaireur avait repéré un large troupeau de rennes. Il était possible qu’après des mois de cannibalisme et fatiguée par la traversée du Grand Froid, la Horde ait eu besoin d’une grande quantité de viande et qu’elle ait détourné sa poursuite… Du moins pendant quelque temps, suffisamment pour qu’une tranquillité relative s’installe dans les esprits des jeunes ayant déjà emprunté cette route. L’avancée serait plus douce, sans se presser. Les grandes plaines, les forêts immenses, étaient plus faciles à traverser sans cette pression constante.
Gill, assis sur le marchepied de son véhicule, le joint d’herbe aux lèvres, faisait déballer ses ateliers par les jeunes qu’il formait. Dam’ Akhi fouillait dans ses affaires à la recherche du prochain cours, de jeunes enfants l’aidaient à trier les vieux livres, sous la surveillance de deux filles plus âgées. Les Veilleurs nettoyaient leur équipement, leurs murmures échangés ressemblaient à un chant d’oiseaux. Les animaux paissaient. Dambo, dont les couches de couvertures et de fourrures en protection du grand froid avaient été retirées, barrissait de joie, la trompe levée vers le ciel, comme un remerciement à la nature.
La vie, la survie au centre du convoi continuait son train-train quotidien. Les morts ne seraient pas oubliés, mais simplement ajoutés dans les chants et dans les histoires futures.
Le temps du ralentissement était venu.
Klair, accompagnée de Dav, frappa à la porte du sanctuaire-refuge de leur guide. C’est Ginah qui leur ouvrit ; elle avait le visage fatigué et, dans ses yeux, on pouvait voir une incommensurable tristesse. Pourtant, elle souriait, et son excitation intrigua les deux jeunes chasseurs.
— Entrez, entrez… les invita-t-elle en s’écartant de l’entrée.
L’intérieur était plongé dans une pénombre juste repoussée par deux lampes à huile. Il fallut quelques secondes pour que les yeux de Klair et de son compagnon s’y habituent.
Devant eux, étalés sur le sol, divers papiers jaunis. Joh était installé par terre, les jambes croisées, une tasse de chicorée à la main. Il se redressa à l’arrivée de ses jeunes amis.
— J’ai trouvé…
— On doit aller… coupa Ginah, dans le même souffle.
— C’est génial, continua Joh, comme s’il ne l’avait pas entendue.
— On doit y aller, répéta-t-elle, plus fort cette fois.
— Une chance… reprit-il sans se laisser interrompre. Une chance de…
Dav s’assit sur une pile de livres aux couvertures abîmées, attendant la fin du déluge de mots déballés en quelques secondes par leur mentor et la jeune veuve. Klair, elle, ne comprenait pas grand-chose à ce flux de paroles.
— Hé, hé !! cria-t-elle en agitant les mains, stoppant net le flot discontinu des deux excités devant elle.
Joh avait bondi sur ses pieds ; il tremblait, pas de froid, pas de peur, mais d’une excitation contagieuse. Ginah semblait dans le même état d’esprit.
— OK, ok… Qu’est-ce qu’y s’passe, ici ? demanda Klair.
— On sait où aller ! lâcha enfin Ginah, plus fort que tout le reste.
Le silence retomba d’un coup. Même les lampes à huile semblèrent retenir leur souffle.
— Où aller où ça ? répéta Klair, sans comprendre.
Joh ne répondit pas tout de suite. Il ramassait déjà ses papiers en vrac, la tasse de chicorée abandonnée, renversée sur le sol sans qu’il s’en soucie. Ginah essuyait ses larmes du revers de la main, riant encore malgré elle.
— Klair, va chercher Rôh. Et fais sonner le rassemblement. Tout le monde doit entendre ça en même temps.
— Entendre quoi, à la fin ?!
Ginah, qui avait roulé une cigarette rigolote pendant tout ce temps, la fit passer à Joh. Il regarda enfin Klair droit dans les yeux, le sourire le plus large qu’elle lui ait vu depuis des mois. Une bouffée d’un sentiment qu’elle connaissait bien, la joie, la toucha en plein cœur.
— Va !! dit-il dans un nuage de fumée bleue.
— La traduction. On sait où est le… souffla Ginah en sortant de la remorque-réserve.
L’air frais frappa le visage de Joh, il respira à pleins poumons. Devant lui se tenait sa communauté, une centaine de jeunes gens, d’âges différents. Toutes et tous étaient nés dans le convoi. Ils ne connaissaient que la survie dans un monde qui leur voulait du mal. Et pourtant, chaque jour passé, chaque jour de plus démontrait à Joh et aux deux autres anciens que l’espoir n’était pas mort en même temps que l’humanité.
Gill s’était approché d’Akhima, l’air interrogateur. Elle haussa les épaules en signe d’incompréhension. Elle attrapa le pétard que lui tendait le vieux bricolo.
— Qu’est-ce qui s’passe ? demanda la jeune femme qui s’assit à côté des deux Grands.
— Tiens ? Salut Ody, ça va ? répondit Akhima, la remarquant seulement à cet instant.
— Oui, encore quelques douleurs, mais les plantes que tu m’as données, Akhi, me font du bien. Merci.
La jeune guerrière grimaça, elle passa sa main sur la plaie qui la démangeait. Ody jeta un regard sur la communauté réunie pour un discours de Joh. Un moment que tout le monde aimait et attendait patiemment. À part quelques Veilleurs postés aux alentours et un groupe de chasseurs manquant à l’appel, occupés dans leurs tâches primordiales pour la survie de tous, la plupart étaient là. Elle se rapprocha de la Dam’, l’enlaça dans ses bras. Akhima ne tourna pas la tête, mais toutes les personnes dans un rayon de deux mètres pouvaient voir son sourire apaisé, d’une blancheur outrageante dans ce monde carié.
— Gill ? Tu es au courant de quelque chose ? questionna la jeune femme, en resserrant son étreinte contre la maman du convoi.
— Nope… J’en sais rien… Un truc important, il me semble… Il tira sur son joint, souffla la fumée dans l’air, se gratta l’entrejambe et cracha au sol. Les jeunes enfants reconnurent dans les gestes l’imitation d’un personnage d’un flim qu’ils n’avaient pas vu, mais que le vieux Bricoleur jouait parfois au coin du feu : « Un méchant de vest-tern !, un certain leBon, chapeau sur la tête, poncho et pistol’s en main ».
Une hilarité collective interloqua Joh et le petit groupe sortit de la remorque-caravane.
Debout sur une caisse, il laissa le silence s’installer, ce silence particulier qu’on n’obtenait qu’en s’arrêtant vraiment, sans le grondement lointain de la Horde pour couvrir les pensées.
Une centaine de visages levés vers lui, malgré les rires déclenchés par le complice de leur guide, tous étaient fatigués, marqués par des mois de fuite et de deuil. Ils avaient posé leurs bagages dans une longue plaine côtière, quelque part au sud de ce qui avait été l’Alaska, l’air enfin moins mordant depuis qu’ils avaient laissé derrière eux le pont de glace du détroit et ses semaines de terreur silencieuse.
Gill se tenait un peu en retrait de son ami de longue date, les bras croisés, un sourire en coin qu’il ne cherchait même plus à cacher. À ses côtés, Akhima avait rassemblé quelques petits tout près d’elle, une main posée sur l’épaule d’Alex et Ody accrochée à son bras.
Juste derrière Joh, Ginah, elle, serrait le sac où dormait la liasse de documents offrant un possible espoir aux survivants, comme une relique qui pesait plus lourd que son propre poids. Elle connaissait le prix du sang et ne put retenir ses larmes. Klair s’était assise sur une pile de bois fraîchement coupée, attentive. Dav se curait les ongles avec son coutelas. Tous attendaient la révélation…
— Ô’rass, oh, pleins d’espoir, commença Joh, sa voix rauque portée par l’habitude plus que par la force. Ça fait longtemps que je ne vous ai pas tous réunis comme ça. Trop longtemps, peut-être. La dernière fois, c’était pour pleurer nos morts et vanter nos vies.
Personne ne broncha, seuls les animaux continuaient leurs activités et le bruit des vagues dans le lointain ajoutait une touche de mélodrame. Ce qui réjouit le successeur du Père Maurice. Joh s’éclaircit la voix.
— Je ne souhaite pas vous tromper, poursuivit-il. Ce que nous avons découvert dans ces documents… Il présenta sa main à Ginah, qui lui transmit le dossier déniché dans l’ancien bunker. Il prit le dossier aux documents vieillis avec soin, puis offrit un clin d’œil complice chargé de compassion à la jeune femme, avant de le brandir, comme une vieille statue au symbole désuet.
— On ne le comprend pas entièrement. Mais des mots reviennent sans arrêt, dans presque toutes les pages : un port. Un autre, encore plus précieux : un bateau… Une embarcation assez grande pour tous et un point d’arrivée : une île…
Un murmure parcourut la foule, mélange d’espoir et de méfiance.
— Un bateau pour aller où ?? lança une voix depuis le fond, celle d’Herv, jamais avare d’une réplique. Parce que si c’est pour flotter en rond avec la Horde qui nous attend sur la berge, je vote pour qu’on reste marcher, merci bien !
Une petite voix enfantine demanda :
— C’est quoi une nenbarcachion ??
Quelques rires fusèrent. Joh leva une main, patient… Des « chuuu ! » répondirent à la question.
— Les documents parlent d’un archipel. Loin d’ici, très loin d’ici, vers le sud, de l’autre côté du continent « étoilé »… Un endroit que les gens d’avant appelaient les Caraïbes…
— Les Caraïbes ?! s’exclama Gill au milieu de l’assistance, incapable de se retenir plus longtemps. Il avançait d’un pas théâtral. Joh, mon vieux, t’as fumé la même chose que moi ou quoi ? C’est à l’autre bout du monde, ça !
— Je sais, Gill… souffla Joh, avec peine, il savait ce qui allait arriver ensuite.
— Non, tu ne sais pas, tu… Gill s’arrêta, se gratta le crâne, visiblement en train de faire des calculs mentaux douloureux. Il plongea son regard dans celui de son ami, qui soutenait ce duel oculaire.
— Enfin, façon de parler, hein, la Terre elle est ronde et tout, mais quand même… Ça représente quoi, en distance, ton truc ?
Autour de lui, les membres du convoi s’interrogeaient, qui du regard, qui à voix basse…
— On ne sait pas exactement, dit honnêtement Joh. Mais les documents précisent une route. Par la mer, en longeant la côte vers le sud, jusqu’à un isthme étroit où un canal permettait autrefois de passer d’un océan à l’autre sans avoir à contourner tout le continent.
— Un canal, répéta Klair, comme pour informer le groupe. S’il n’est plus entretenu depuis vingt ans, Joh, il sera aussi mort que tout le reste.
— Peut-être, admit-il. Mais on ne le saura qu’en y arrivant.
Une jeune fille d’environ quinze ans, que Joh reconnut comme faisant partie de l’équipe des jardiniers de par sa chevelure coiffée de fleurs, leva timidement la main.
— Et si le bateau, il est plus là ? On aura fait tout ce chemin pour rien ?
— Alors on en trouvera un autre, répondit Joh sans hésiter. Ou on en construira un. Gill sait faire des miracles avec trois bouts de ferraille, je crois qu’un bateau, c’est dans ses cordes.
— Attends, minute, protesta Gill, un doigt levé. J’ai jamais dit ça, moi !
— Tu viens de le dire à l’instant, mon ami, sourit Joh, provoquant un éclat de rire général qui détendit un peu l’atmosphère. Dambo barrit de concert, intrigué par cette joie communicative.
Ginah, jusque-là silencieuse, s’avança à son tour, la voix tranchante malgré la fatigue et le deuil qui creusaient son visage.
— Et c’est sûr, cet endroit ? Sûr à cent pour cent ? Parce que j’ai déjà perdu… Elle s’arrêta, la gorge nouée, avant de reprendre plus fort. On a déjà perdu assez de monde pour un espoir qui s’écroule.
Le silence qui suivit fut différent du premier. Plus lourd, plus vrai.
— Non, dit simplement Joh. Je… on n’est sûrs de rien du tout. Je ne vous mentirai jamais là-dessus. Mais c’est la première piste sérieuse qu’on ait eue en dix ans de marche, et je refuse de laisser passer la moindre chance qu’on a de s’arrêter un jour. Vinz et Kentin ne sont pas morts pour qu’on jette leurs découvertes dans l’oubli par prudence.
Quelqu’un cria qu’il aimait bien cette vie de nomade, que le convoi était sa seule famille.
Joh chercha la source de cette intervention, sans succès. Il ferma les yeux, souffla dans le vent.
— Pour les plus jeunes d’entre vous, je comprends que s’arrêter sera un changement radical. Je comprends vos réticences… Il se frotta le visage. Mais, pour nous autres, les trois Grands… Gill ? Akhima ? Vous toutes et tous ? N’en avez-vous pas marre de jouer toute votre vie au chat et à la souris ? J’en ai marre de ne pas être le chat…
— Alors on fait quoi, Joh ? demanda un Soldat SC, du genre pressé d’en finir avec les discours pour retourner s’occuper des bêtes.
— Si tout le monde est d’accord, on repart. Vers le sud, vers la côte, vers ce port. On continue à marcher, comme on l’a toujours fait. Sauf que cette fois, on marche vers quelque chose, pas seulement loin de quelque chose…
Un silence s’installa, puis, quelque part dans la foule, quelqu’un commença à taper dans ses mains, lentement, bientôt rejoint par d’autres. L’ovation timide se transforma en un véritable bruit de vie, le premier depuis des semaines. Une salve d’approbation parcourut l’agora des Morts-Debout, exprimant un accord collectif. Joh ressentait une satisfaction profonde, non pas par égoïsme, mais avec une grande fierté. Ils suivraient le maître du serpent jusqu’au bout du monde…
Ginah ne répondit rien, mais elle hocha lentement la tête, une seule fois, et disparut dans la foule. Klair sauta de son siège improvisé et rejoignit Akhima. Dav en avait fini avec ses ongles sales, il passa aux cuisines et interrogea Herv du regard. D’un geste de tête, celui-ci pointa un sac de fruits séchés. Chacun retourna à ses tâches, la vie du convoi de survivants ne pouvait rester inactive. Un flot de conversations, de questions passait de bouche en bouche, cette journée allait être riche en rebondissements, pensa Joh en rallumant sa cigarette herbacée.
Croquant dans une poignée de fruits secs, Dav rejoignit le Bricoleur, un peu à l’écart du campement principal. Dav voulait aider Gill à démonter un vieux truc de hors-bord, récupéré dans les décombres d’un village de pêcheurs abandonné qui traînait depuis des mois, voire des années, dans l’atelier roulant du quarantenaire. Il n’avait rien compris au truc, mais il aimait être avec le bonhomme.
Gill, les mains noires d’une graisse gluante qui montait jusqu’aux coudes, tourna la tête à son arrivée.
— Tu vois, gamin, expliqua directement Gill en tapotant un cylindre rouillé, ça, avant, ça brûlait un truc qu’on appelait de l’essence. Un liquide magique qui puait et qui explosait si t’avais le malheur d’allumer une clope à côté.
— Et ça sert à quoi maintenant, si on n’a plus… d’essence ?
— Rien du tout, pour l’instant. Mais un moteur, c’est comme une bonne blague, mon grand : ça ne périme jamais vraiment, il suffit juste de retrouver le bon carburant, comme la bouse du gros Dambo, plaisanta-t-il en donnant une claque vigoureuse et graisseuse dans le dos du jeune chasseur, qui tenta d’esquiver sans succès.
— Arf, t’es con, tonton !!
Peu convaincu, Dav fronça les sourcils, en essayant d’enlever la trace de main dans son dos.
— Joh a dit qu’on allait construire un bateau. Tu crois qu’on va y arriver ?
Gill s’arrêta un instant, essuya ses mains sur son pantalon déjà irrécupérable et regarda le gamin avec un sérieux qu’il montrait rarement. Par réflexe, il fit passer le pétard pas tout à fait conique au jeune garçon qui refusa poliment.
— Je ne sais pas, petit… poursuivit le survivant des temps anciens. Mais je vais te confier un secret que même Joh ne connaît pas vraiment… Je ne crois pas aux plans parfaits. Je crois en ceux qui agissent et refusent d’abandonner. Donc oui, je crois que nous allons y arriver. Parce qu’il est inacceptable de ne pas essayer.
Gill lui donna une clé à molette presque deux fois trop grande pour ses mains d’adolescent.
— Allez, au boulot mon gars. Le progrès n’attend pas les curieux qui posent des questions au lieu de dévisser des boulons.
Dav sourit et plongea les mains dans la graisse gluante.
L’intérieur de la roulotte sentait les herbes aromatiques, le santal brûlé et la soupe de tomates. Klair regardait s’affairer la Dam’ Akhima, préparer le repas des plus petits dont elle avait la mission. La jeune chasseuse sourit, un souffle nostalgique effleura ses souvenirs dans cette même roulotte des années plus tôt. Cette femme au visage apaisant, même si Akhima ne réussissait pas toujours à cacher sa peine, sa souffrance, était la bonté incarnée. Klair se retrouva à la même place, dans cette chaleur maternelle, entourée de quatre ou cinq bambins accrochés aux jupes de la Dam’ comme un enfant à son saint.
Les trois Grands l’avaient trouvée dans les ruines d’un appartement, encore serrée contre le corps froid de sa mère. Elle était encore trop jeune pour se souvenir de tout ce qu’il s’était passé, mais le traumatisme avait laissé une marque indélébile dans son cerveau. Elle faisait encore de temps en temps d’horribles cauchemars, malgré les années et sa prise de confiance en elle. Klair contempla les gestes que faisait sa protectrice, touillant la soupe avec dextérité, portant sa louche à ses lèvres, un petit souffle pour refroidir le contenu, goûter et sourire de satisfaction… Elle avait fermé les yeux, énumérant chaque geste dans sa mémoire.
— Tu penses à quoi ? demanda la femme.
— À rien… À tout…
— Oh, ne me mens pas, jeune fille, je lis en toi comme dans le vent d’été.
Klair aimait cette expression et savait qu’elle avait raison.
— Hum, je me demande si… Joh… Elle hésita.
Akhima s’essuya les mains dans un torchon aux mille senteurs, aux taches aussi vieilles que le monde et prit la jeune femme dans ses bras. Klair sourit, elle savait que ce rituel l’amènerait à parler, impossible de résister à autant de tendresse réunie en une seule personne.
— Ben, si Joh… Si on va y arriver ?? Moi aussi je suis fatiguée de courir, de voir les nôtres disparaître comme la flamme d’une bougie dans le vent.
Elle sentit les mains chaudes de la Dam’ essuyer les larmes qui coulaient sur ses joues. Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle pleurait, peut-être la vague de souvenirs ou encore la chaleur de cette femme merveilleuse.
— Je sais, ma puce, je sais… murmura-t-elle… Sois forte, tu es l’avenir, souviens-t’en, mon ange…
Les mots touchèrent Klair, comme une flèche en plein cœur. Les larmes coulèrent de plus belle, elle venait de lâcher les vannes de nombreuses années de craintes, de pertes… Elle s’écarta lentement d’Akhima et planta ses yeux dans ceux de la gardienne du convoi.
— Merci, maman… susurra-t-elle en reniflant. Ce qui la surprit.
— Oh, merci ma chérie, tu ne m’avais plus appelée comme ça depuis longtemps…
— Je sais… Je t’aime… Maman…
Les deux femmes, le visage trempé, se secouèrent et partirent dans un fou rire, comme un soulagement à leurs peines.
Le convoi reprit la route dès que les maigres ressources aux alentours furent récoltées. Le grand serpent, Dambo en tête, partit vers le sud, longeant une côte déchiquetée où les carcasses rouillées de vieux bateaux de pêche parsemaient encore le rivage comme des ossements géants. Ils évitèrent le plus possible les grandes ruines qu’ils croisaient sur leur chemin. Joh avait augmenté le nombre d’éclaireurs. La découverte horrifique de la petite reine changeait toutes les données qu’il avait apprises de Père Maurice et de ses années de survie. La course venait de changer, les obstacles s’étaient multipliés, le danger, maintenant, était plus proche de leur fin inéluctable.
Quelques mois passèrent calmement, du moins selon les directives de Joh et des anciens. Un matin, alors que la colonne avançait, Rôh, en tête d’une petite patrouille de reconnaissance envoyée en éclaireur le long de la falaise côtière, leva le poing, premier signal d’alerte silencieux.
Là-bas, à quelques centaines de mètres, immobiles entre deux rochers battus par les vagues, trois silhouettes les observaient sans bouger. Une femme d’une quarantaine d’années, le visage buriné par le vent marin. Une plus jeune, à peine sortie de l’adolescence, une lance de fortune serrée contre elle. Et entre elles, un enfant, un garçon d’une dizaine d’années aux cheveux noirs et raides, au visage résolument différent de tous ceux du convoi.
Aucun des trois ne fit un geste vers les armes qu’ils portaient. Mais aucun ne recula non plus.
— Attention, vous tous, en position de défense, murmura le jeune homme dans le silence du vent marin, sans quitter les silhouettes des yeux. On a de la visite…
A suivre
La suite re) arrive bientôt…